Opinion Outre-Mer
08H11 - mercredi 13 mai 2026

Esclavage : la guerre des mémoires aura-t-elle lieu ? L’édito de Michel Taube

 

Il y a 25 ans la France fut le premier pays au monde à adopter une loi, la loi Taubira, reconnaissant l’esclavage et la traite comme crimes contre l’humanité. Vingt-cinq ans après, les débats mémoriels oscillent entre demandes de réparations et justice restaurative.

« La culpabilité n’est pas héréditaire » avait clamé Christiane Taubira lors du vote solennel de sa loi au Sénat français en 2001. Bon nombre de ses héritiers pensent le contraire en qualifiant souvent les problèmes économiques et sociétaux des Outre-mer d’être la conséquence directe de l’époque esclavagiste et la France d’être un pays raciste.

Certes, toutes les mémoires des crimes contre l’humanité doivent être honorées et il n’y aura jamais assez de monuments, de lieux de mémoire, de travaux de recherche, d’oeuvres littéraires et artistiques pour rappeler l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité et des génocides. Le mât de la fraternité et de la mémoire, haut de 18 mètres, érigé en avril 2026 dans la rade de Nantes, participe de ce devoir de transmission, comme le Mémorial aux noms qui sortira de terre au Trocadéro en mars 2027, à l’initiative notamment du Pr Serge Romana [voire notre encadré].

La mémoire de l’esclavage est un combat ni de gauche ni de droite. Elle engage toute la République. Samia Badat-Karam, 1er adjoint du maire du XVIème arrondissement de Paris, devant ce futur mémorial parisien, et en présence de Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer et de Jérémie Redler, maire du XVIème, a rappelé le rôle décisif de Jacques Chirac dans le vote de la loi Taubira et le choix de la date du 10 mai comme Journée nationale de la mémoire. Nous ne pouvons manquer de rappeler ici que le même Jacques Chirac a voté l’abolition de la peine de mort en 1981 et l’a surtout faite inscrire, à notre initiative, dans la Constitution en 2007. 

Pour que vive la mémoire de l’esclavage et de son abolition, citons également des personnalités comme Emmanuel de Reynal, écrivain martiniquais dont l’oeuvre littéraire et les prises de parole courageuses poursuivent un chemin visant à se souvenir pour bâtir ensemble l’avenir, ou le philosophe Claude Ribbe,  qui a récemment ravivé la mémoire du grand escrimeur et compositeur connu sous le nom de Chevalier de Saint-Georges.

Pour Emmanuel de Reynal, l’histoire de l’esclavage doit être intégrée au récit national par les armes de la République : liberté, égalité, fraternité, et non par une repentance qui fracture.

Fraternité ? En 2026, les guerres mémorielles remplacent trop souvent le travail historique. Comme l’écrit un enfant de Césaire dans une tribune venue de loin, la mémoire a malheureusement quitté la recherche de la vérité de l’histoire pour devenir règlements de compte.

Lorsque le Ghana propose à l’Assemblée générale des Nations unies de reconnaître l’esclavage comme le PIRE des crimes contre l’humanité, il trahit le sens universel de cette notion. Heureusement la France s’est abstenue mais une majorité d’États ont voté en faveur de cette concurrence mémorielle. Shoah, esclavage, génocides arménien, cambodgien ou rwandais : chacun incarne à sa façon l’absolu de l’horreur et l’imprescriptibilité de tous ces crimes.

Il ne devrait exister aucune comptabilité de la souffrance. Mais à ce jeu macabre des morts tombés au champ de l’inhumanité, nous pourrions poser la question suivante aux Nations unies : qu’est-ce qui est PIRE entre les 6 millions de juifs assassinés en à peine cinq ans par les nazis et leurs collabos, les 17 millions d’esclaves victimes de la traite transsaharienne pendant dix siècles (dont, entre autres sévices, les hommes étaient systématiquement émasculés), les 100 millions de morts du communisme de Staline et de Mao en quelques décennies, et les 12 millions d’esclaves arrachés à l’Afrique par la traite transatlantique pendant trois siècles. Amère comparaison mais faits bruts de l’histoire que l’Assemblée générale des Nations unies a un peu vite passés sous les boisseaux de sa mémoire sélective.

Au nom d’une stratégie contestable de rente mémorielle, la boîte de Pandore est donc ouverte et une haine des mémoires nourrit aujourd’hui des affrontements identitaires. La fraternité est bien loin.

Le Sud global occulte volontairement les traites intra-africaines ou orientales pour transformer la mémoire en accusation permanente contre l’Occident et la France. Il passe sous silence le rôle essentiel des Royaumes Africains, en particulier des royaume Ashantis dans l’organisation de la vente massive d’esclaves pendant des siècles. Et il ne dit pas un mot sur le drame d’aujourd’hui – seul temps où on pourrait pourtant agir – qui touche près de 50 millions d’esclaves dans le monde ! 

Doit-on le rappeeler ? Un Allemand d’aujourd’hui n’est pas responsable du nazisme de ses grand-parents, pas plus qu’un descendant de colons ne peut être jugé comptable des crimes commis il y a plus de 150 ans.

C’est pourquoi aussi nous ne comprenons pas qu’un descendant d’esclavagistes se soit senti obligé de présenter des excuses au nom de ses aïeux, comme l’a fait Monsieur Pierre Guillon de Princé, militant alter-mondialiste, lors du Festival « Histoire d’Avenir » à Nantes en avril dernier.

Tous ces mécanismes dits mémoriels nous font passer du devoir de mémoire à une logique téléologique contraire à toute scientificité historiographique de culpabilisation des descendants. C’est comme si le présent était coupable des crimes du passé et donc comptable d’une histoire fonctionnant à rebours du sens chronologique du temps. On veut remonter le temps et on marche sur la tête. 

 

Mémoire politisée

C’est dans ce contexte pesant qu’en France les demandes de « réparations » formulées par des associations plus militantes que scientifiques, comme la Fondation pour la mémoire de l’esclavage présidée par Jean-Marc Ayrault, ancien premier ministre et ancien maire de Nantes, et certains responsables politiques ultramarins prennent une dimension idéologique.

Le président de la Collectivité territoriale de Martinique, Serge Letchimy, dans une Lettre ouverte au président de la République, publiée dans le magazine Antilla, critique ainsi le futur mémorial du Trocadéro [voir notre encadré] dont il reproche notamment le lieu de son implantation dans l’hexagone et réclame une « justice réparatrice » au nom du post-colonialisme. Ici, la mémoire devient instrument politique et parfois levier de rupture bien plus qu’outil de réconciliation. La justice restaurative, qui privilégie pourtant le dialogue et l’apaisement, est écartée peu à peu.

 

Esclavage : la mémoire des noms contre la mémoire rétroviseur ! L’édito de Michel Taube

 

Plutôt que de se perdre dans des stratégies vaines de rente mémorielIe qui ne répareront jamais rien, mais qui continueront de cliver, peut-être serait-il mieux inspiré de prendre les devants et de mettre autour d’une table tous les descendants de l’histoire de l’esclavage, quels qu’ils soient, pour mener une grande croisade contre les crimes d’aujourd’hui qui touchent ces 50 millions d’esclaves dans le monde. dont nous parlions plus haut. Après tout, les descendants de cette sombre histoire commune peuvent revendiquer une certaine légitimité pour mener ce noble combat en faisant œuvre, enfin, de mémoire utile. 

Pour l’édile martiniquais, « réparer veut dire : construire un autre monde. » Pour les letchimistes de tous poils, cet autre monde, c’est l’indépendance des Outre-mer au bout de la décolonisation que réclament les dirigeants politiques de gauche, de plus en plus LFIstes, avec l’appui de puissances non-alignées du Sud global hostiles à l’Occident.

 

Esclavage : la guerre des mémoires aura-t-elle lieu ? L’édito de Michel Taube

Les mémoriaux de la Shoah à Paris ou de Yad Vashem à Jérusalem sont couverts des noms des victimes du génocide juif. En mars prochain, au Trocadéro à Paris, le futur Mémorial national des victimes de l’esclavage fera de même : près de 214.000 noms d’esclaves y seront gravés pour redonner une identité à celles et ceux que l’histoire avait réduits à l’oubli.

Ce lieu de mémoire a été conçu comme un Jardin pour bien signifier que le sublime, la vie, la beauté l’emportent toujours sur l’horreur. Il est porté depuis des années par le Pr Serge Romana, des historiens, des associations ultramarines, des centaines de bénévoles. Il a été conçu par le paysagiste Michel Desvignes et l’architecte Philippe Prost, avec l’aide de l’État et de la mairie du XVIème arrondissement de Paris notamment. Dans les pas de la loi Taubira par laquelle la France reconnaît la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, ce nouveau lieu de mémoire prolongera cette œuvre de transmission déjà engagée en Guyane, à La Réunion ou en région parisienne dans de nombreux mémoriaux aux noms.

L’importance des noms est immense : les esclaves n’avaient qu’un prénom attribué par leurs maîtres. Les noms ne furent donnés qu’aux affranchis puis aux « nouveaux libres » après l’abolition de l’esclavage en 1848. Dire aujourd’hui ces noms, c’est rendre une dignité aux morts et transmettre aux vivants une mémoire incarnée.

Il est regrettable que ces oeuvres ne fassent pas consensus et qu’un dirigeant politique comme Serge Letchimy atténue par exemple la portée de l’abolition de l’esclavage en 1848 en accusant les porteurs du Mémorial des noms du Trocadéro de « schoelchérisme » présenté comme « cette idéologie assimilationniste qui ne sanctifiait l’admirable Victor Schoelcher que pour effacer la résistance continuelle des victimes de l’esclavage et invalider leur part dans leur libération. »

La mémoire par les noms, comme celle du Mémorial du Trocadéro, redonnera pourtant vie aux victimes de l’histoire et remplit une fonction thérapeutique : elle redonne une estime de soi à des milliers de jeunes qui souffrent de leur histoire alors qu’ils devraient regarder devant et bâtir leur propre avenir sans jamais oublier.

 

Insupportable racialisation de la mémoire

Si le travail de mémoire s’impose, ne soyons donc pas naïfs ! En 2026, la mémoire de l’esclavage est devenue une machine de guerre pour affaiblir la France, pour lutter contre des pouvoirs en place, pour attaquer des groupes et des entreprises qui ont prospéré par le labeur et les compétences de leurs fondateurs et de leurs équipes.

Lorsqu’un autre ancien premier ministre, Manuel Valls, accrédite l’idée qu’un contrat colonial ferait perdurer l’esclavage dans l’économie martiniquaise, il sème la discorde. Pire, il nourrit les stratégies indépendantistes des artisans de la concurrence mémorielle.

Politique, le combat est aussi culturel : quand donc l’histoire de l’esclavage accouchera-t-elle d’un grand film réconciliateur car tout en nuances comme « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli sur la collaboration ? « Amistad » de Steven Spileberg, que nous avions donné à voir il y a vingt ans à des emplois – jeunes de Seine-Saint-Denis, est de cette trempe, contrairement au film « Fanon » dont le récit et le destin personnel insistent plus sur les souffrances de la colonisation et rejette au final l’héritage français.

La mémoire est devenue l’un des principaux champs de bataille de la nouvelle guerre qui oppose les blancs aux racialisés, ce mot horrible prenant désormais le dessus sur les concepts de créolisation, de noirs, d’arabes ou de musulmans. Les races sont de retour, alors que cette sale catégorie avait été expurgée de nos têtes et de nos cœurs depuis les horreurs du nazisme.

« Racialisés » ? Quel horrible nom que s’infligent à eux-mêmes des jeunes dans une forme de servitude volontaire qui est une expression redoutable de la haine de soi !

 

Nous sommes tous des juifs noirs

Mémoires concurrentes ou partagées ?

Déjà en 2005 l’ancien humoriste Dieudonné (et il compte de nombreux héritiers antisémites parmi les racialisés, ces nouveaux arabo-noirs islamisés d’extrême-gauche et leurs collabos LFIstes) avait tenté d’opposer les juifs et les noirs.

Doit-on rappeler que le code noir, ce triste édit de Louis XIV ordonnant en 1685 à ses troupes d’aller conquérir les futures colonies commence par leur exhorter dans son article 1er de bien veiller à exclure les juifs s’ils en trouvent sur leur chemin de conquête. Amère communauté de destin qui m’avait fait écrire dans Libération en 2005 : « nous sommes tous des juifs noirs » !

 

Plus jamais ça !

Mais sachons dépasser les querelles qui opposent et qui séparent.

La mémoire devrait poursuivre un seul objectif : « plus jamais ça ». Comprendre comment empêcher le retour des crimes contre l’humanité et des génocides. Malgré ses fautes, l’Europe et l’Occident ont accompli un immense travail critique sur leur propre histoire. Ce travail doit continuer, sans oubli ni instrumentalisation. Et les pays du Sud global qui ont connu les plus récents crimes contre l’humanité, au Rwanda il y a 30 ans et en République démocratique du Congo aujourd’hui, avec l’esclavage moderne qui continue à sévir dans des pays du monde arabo-musulman, doivent faire leur travail de mémoire.

Comprendre sans juger, difficile mais salutaire tâche !

En 2023, le président de la République du Bénin, Patrice Talon, s’était rendu en Martinique pour inaugurer l’exposition «REVELATION ! L’art contemporain du Bénin ». Au coeur de la Fondation Clément, haut lieu du patrimoine caraïbéen, il avait eu ces mots, tirés d’un discours mémorable, que devraient méditer tous les faiseurs de haine :

« Mesdames et messieurs, notre histoire est commune, mais je ne suis pas venu remuer le couteau dans une plaie qu’il convient plutôt d’œuvrer à cicatriser. Je l’ai dit hier à l’hôtel de la région – je crois qu’ici on l’appelle l’hôtel de la collectivité – je l’ai dit hier et j’ai exhorté mes frères et sœurs martiniquais à vivre dans ce beau pays avec une seule intention : rendre la nation martiniquaise plus forte, plus unie et plus harmonieuse. Les controverses, les souffrances, les peines, les polémiques les plus légitimes, les rancœurs les plus légitimes ne doivent pas nous enchaîner dans le passé. J’en sais quelque chose parce que tout cela est facteur de sous-développement. »

Au Trocadéro l’an prochain, l’âme du grand abolitionniste Victor Schoelcher planera sur le futur Mémorial à la mémoire de l’esclavage qui porte cette même ambition : bâtir l’avenir plutôt que nourrir les haines. Une mémoire digne, humaine, tournée vers la transmission et non vers le ressentiment. Nous en sommes convaincus : ce Mémorial aura la même postérité que Yad Vashem et le Mémorial de la Shoah.

En mars prochain, Emmanuel Macron inaugurera ce lieu voulu pour réconcilier l’histoire et l’avenir. Pour que vivent toutes les mémoires.

 

Michel Taube

 

Michel Taube

Directeur de la publication