Opinion Outre-Mer
08H11 - samedi 9 mai 2026

Esclavage : la guerre des mémoires aura bien lieu. L’édito de Michel Taube

 

 

Les mémoriaux de la Shoah à Paris ou de Yad Vashem à Jérusalem sont couverts des noms des victimes du génocide juif. En mars prochain, au Trocadéro à Paris, le futur Mémorial national des victimes de l’esclavage fera de même : près de 214.000 noms d’esclaves y seront gravés pour redonner une identité à celles et ceux que l’histoire avait réduits à l’oubli.

Ce lieu de mémoire a été conçu comme un Jardin pour bien signifier que le sublime, la vie, la beauté l’emportent toujours sur l’horreur. Il est porté depuis des années par le Dr Serge Romana, des historiens, des associations ultramarines, des centaines de bénévoles. Il a été conçu par le paysagiste Michel Desvignes et l’architecte Philippe Prost, avec l’aide de l’État et de la mairie du XVIème arrondissement de Paris notamment. Dans les pas de la loi Taubira par laquelle la France reconnaît la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, ce nouveau lieu de mémoire prolongera cette œuvre de transmission déjà engagée en Guyane, à La Réunion ou en région parisienne dans de nombreux mémoriaux aux noms.

L’importance des noms est immense : les esclaves n’avaient qu’un prénom attribué par leurs maîtres. Les noms ne furent donnés qu’aux affranchis puis aux « nouveaux libres » après l’abolition de l’esclavage en 1848. Dire aujourd’hui ces noms, c’est rendre une dignité aux morts et transmettre aux vivants une mémoire incarnée.

Toutes les mémoires des crimes contre l’humanité doivent être honorées sans hiérarchie ni concurrence. Or, en 2026, les guerres mémorielles remplacent trop souvent le travail historique. Comme l’écrit un enfant de Césaire dans une tribune venue de loin, la mémoire a quitté la recherche de la vérité de l’histoire pour devenir règlements de compte.

Lorsque le Ghana propose à l’Assemblée générale des Nations unies de reconnaître l’esclavage comme le PIRE des crimes contre l’humanité, il trahit le sens universel de cette notion. Heureusement la France s’est abstenue mais une majorité d’États ont voté en faveur de cette concurrence mémorielle. Shoah, esclavage, génocides arménien, cambodgien ou rwandais : chacun incarne l’absolu de l’horreur et l’imprescriptibilité de tous ces crimes. Il ne devrait exister aucune comptabilité de la souffrance. Et à ce jeu macabre des morts tombés au champ de l’inhumanité, nous pourrions poser la question suivante à la communauté des Nations unies (mais nous nous en dispenserons) : qu’est-ce qui est PIRE entre les 6 millions de juifs assassinés en à peine cinq ans par les nazis et leurs collabos et les 12 millions d’esclaves arrachés à l’Afrique par la traite transatlantique pendant trois siècles ?

 

Nous sommes tous des juifs noirs, n’en déplaise aux « racialisés wokes »

Mémoires concurrentes ou partagées ?

Déjà en 2005 l’ancien humoriste Dieudonné (et il compte de nombreux héritiers antisémites parmi les racialisés, ces nouveaux arabo-noirs islamisés d’extrême-gauche et leurs collabos LFIstes) avait tenté d’opposer les juifs et les noirs.

Doit-on rappeler que le code noir, ce triste édit de Louis XIV ordonnant en 1685 à ses troupes d’aller conquérir les futures colonies commence par leur exhorter dans son article 1er de bien veiller à exclure les juifs s’ils en trouvent sur leur chemin de conquête. Amère communauté de destin qui m’avait fait écrire dans Libération en 2005 : « nous sommes tous des juifs noirs » !

 

Mémoire trahie politiquement

La boîte de Pandore est donc ouverte et cette haine mémorielle nourrit aujourd’hui des affrontements identitaires. Le Sud global occulte volontairement les traites intra-africaines ou orientales pour transformer la mémoire en accusation permanente contre l’Occident et la France. On passe alors du devoir de mémoire à une logique de culpabilisation des descendants qui n’a guère de sens historique : un Allemand d’aujourd’hui n’est pas responsable du nazisme de ses ancêtres, pas plus qu’un descendant de colons ne peut être jugé comptable des crimes passés.

C’est pourquoi aussi nous ne comprenons pas qu’un descendant d’esclavagistes se soit senti obligé de présenter des excuses au nom de ses aïeux, comme l’a fait Monsieur Pierre Guillon de Princé lors du Festival « Histoire d’Avenir » à Nantes en avril dernier. C’est comme si le présent était coupable des crimes du passé et donc comptable d’une histoire fonctionnant à rebours du sens chronologique du temps. On veut remonter le temps et on marche sur la tête.

C’est dans ce contexte qu’en France les demandes de « réparations » formulées par des associations plus militantes que scientifiques, comme la Fondation pour la mémoire de l’esclavage présidée par Jean-Marc Ayrault, ancien premier ministre et ancien maire de Nantes, et des responsables politiques ultramarins prennent une dimension idéologique.

Le président de la Collectivité territoriale de Martinique, Serge Letchimy, dans une Lettre ouverte au président de la République, publiée hier par le magazine Antilla, critique ainsi le futur mémorial du Trocadéro dont il reproche notamment le lieu de son implantation dans l’hexagone et réclame une « justice réparatrice » au nom du post-colonialisme. Ici, la mémoire devient instrument politique et parfois levier de rupture bien plus qu’outil de réconciliation.

 

Esclavage : la mémoire des noms contre la mémoire rétroviseur ! L’édito de Michel Taube

 

Au passage Serge Letchimy atténue la portée de l’abolition de l’esclavage en 1848 en accusant les porteurs du Mémorial des noms du Trocadéro de « schoelchérisme » présenté comme « cette idéologie assimilationniste qui ne sanctifiait l’admirable Victor Schoelcher que pour effacer la résistance continuelle des victimes de l’esclavage et invalider leur part dans leur libération. »

Pour l’édile martiniquais, « réparer veut dire : construire un autre monde. » Pour les letchimistes de tous poils, cet autre monde, c’est l’indépendance des Outre-mer au bout de la décolonisation que réclament les dirigeants politiques de gauche, de plus en plus LFIstes, avec l’appui de puissances non-alignées du Sud global hostiles à l’Occident.

 

Insupportable racialisation de la mémoire

Si le travail de mémoire s’impose, ne soyons donc pas naïfs ! En 2026, la mémoire de l’esclavage est devenue une machine de guerre pour affaiblir la France, pour lutter contre des pouvoirs en place, pour attaquer des groupes et des entreprises qui ont prospéré par le labeur et les compétences de leurs fondateurs et de leurs équipes. Lorsqu’un autre ancien premier ministre, Manuel Valls, accrédite l’idée qu’un contrat colonial ferait perdurer l’esclavage dans l’économie martiniquaise, il sème la discorde. Pire, il nourrit les stratégies indépendantistes des artisans de la concurrence mémorielle.

Politique, le combat est aussi culturel : quand donc l’histoire de l’esclavage accouchera-t-elle d’un grand film réconciliateur car tout en nuances comme « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli sur la collaboration ? « Amistad » de Steven Spileberg, que nous avions donné à voir il y a vingt ans à des emplois – jeunes de Seine-Saint-Denis, est de cette trempe, contrairement au film « Fanon » dont le récit et le destin personnel insistent plus sur les souffrances de la colonisation et rejette au final l’héritage français.

La mémoire est devenue l’un des principaux champs de bataille de la nouvelle guerre qui oppose les blancs aux racialisés, ce mot horrible prenant désormais le dessus sur les concepts de créolisation, de noirs, d’arabes ou de musulmans. Les races sont de retour, alors que cette sale catégorie avait été expurgée de nos têtes et de nos cœurs depuis les horreurs du nazisme.

« Racialisés » ? Quel horrible nom que s’infligent à eux-mêmes des jeunes dans une forme de servitude volontaire qui est une expression redoutable de la haine de soi !

 

Plus jamais ça !

Mais sachons dépasser les querelles qui opposent et qui séparent.

Comme le rappelle l’écrivain martiniquais Emmanuel de Reynal, l’histoire de l’esclavage doit être intégrée au récit national par les armes de la République : liberté, égalité, fraternité, et non par une repentance qui fracture.

La mémoire devrait poursuivre un seul objectif : « plus jamais ça ». Comprendre comment empêcher le retour des crimes contre l’humanité et des génocides. Malgré ses fautes, l’Europe et l’Occident ont accompli un immense travail critique sur leur propre histoire. Ce travail doit continuer, sans oubli ni instrumentalisation. Et les pays du Sud global qui ont connu les plus récents crimes contre l’humanité, au Rwanda il y a 30 ans et en République démocratique du Congo aujourd’hui, doivent faire leur travail de mémoire.

La mémoire par les noms, elle, comme au Trocadéro, redonne vie aux victimes de l’histoire et remplit une fonction presque thérapeutique : elle redonne une estime de soi à des milliers de jeunes qui souffrent de leur histoire alors qu’ils devraient regarder devant et bâtir leur propre avenir sans jamais oublier.

Comprendre sans juger, difficile mais salutaire tâche !

Le 10 mai au Trocadéro l’âme du grand abolitionniste Victor Schoelcher planera sur le futur Mémorial à la mémoire de l’esclavage qui porte une même ambition : bâtir l’avenir plutôt que nourrir les haines. Une mémoire digne, humaine, tournée vers la transmission et non vers le ressentiment.

En mars prochain, Emmanuel Macron inaugurera ce lieu voulu pour réconcilier l’histoire et l’avenir. Pour que vivent toutes les mémoires.

 

Michel Taube

Michel Taube

Michel Taube

Directeur de la publication