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Notre série : « De la mémoire de l’esclavage et de son abolition en France »
Esclavage : la guerre des mémoires aura bien lieu. L’édito de Michel Taube Quand la mémoire devient une prison. Chronique d’un enfant de Césaire |

Et si habiter l’histoire ne voulait pas dire y vivre enfermé ?… Il existe d’autres façons d’habiter l’histoire.
En Martinique, une grande partie du débat public est enfermée dans une logique mémorielle devenue automatique : à chaque difficulté sociale, à chaque difficulté économique, à chaque difficulté politique, nos élus ramènent immédiatement l’explication à l’esclavage, à la race ou à une supposée continuité coloniale de la France. Comme si rien n’avait changé en 178 ans. Comme si le présent devait rester prisonnier du passé
Les faits historiques racontent une histoire complexe. La France n’a pas seulement été une puissance coloniale ; elle a aussi été la puissance abolitionniste qui a mis fin à l’esclavage.
Bien plus tard, sous l’impulsion de figures comme Aimé Césaire, la Martinique a fait le choix politique de devenir un département français, avec les mêmes droits, les mêmes devoirs et la même citoyenneté que le reste du pays. Ce choix n’était pas une soumission : c’était une volonté d’intégration républicaine et d’égalité.
Or aujourd’hui, de nombreux courants politiques martiniquais et des activistes indépendantistes préfèrent entretenir l’idée d’une condamnation éternelle de la France. Chaque injustice devient la preuve d’un racisme systémique hérité de l’esclavage ; chaque difficulté économique devient le prolongement direct du colonialisme. Pourtant, les fractures sociales, le chômage, la précarité ou le sentiment d’abandon existent dans de nombreux territoires français.
L’idée n’est pas dire ici que l’histoire n’a laissé aucune trace. Mais tout expliquer par l’esclavage ou le colonialisme est une manipulation très loin d’une analyse historique : c’est avant tout un discours idéologique pour les indépendantistes, et un écran de fumée pour des élus sans résultats.
Cette victimisation permanente leur donne un pouvoir politique, mais n’apporte aucune solution aux Martiniquais. En revanche, elle permet de diviser, d’indigner, de désigner un coupable éternel, elle permet aussi de mobiliser et donc de pouvoir capter le pouvoir local. Le problème est qu’à force de se définir uniquement par la blessure historique, on finit par enfermer toute une population dans la victimisation.
Pendant ce temps, la Martinique s’enfonce dans l’impasse économique, sociale et démographique. Pendant qu’une partie du débat politique reste prisonnière du passé, la Martinique voit grandir la violence, le narcotrafic.
Et c’est bien là que le piège se referme et que nous assistons au déclin de toute la Martinique.
De plus, il faut être conscient que cette logique rejoint celle des suprématistes et des extrêmes identitaires de droite dure nationale. Les uns disent : « vous resterez toujours marqués par cette histoire ». Les autres disent : « vous ne serez jamais vraiment des nôtres ». Dans les deux cas, le résultat est le même : on fige les Martiniquais dans leur origine et dans le passé.
Les extrêmes se nourrissent mutuellement. Les activistes et élus victimaires alimentent le discours des suprématistes, qui sont ravis de voir des citoyens se définir encore et encore par l’esclavage et par la race. Plus le discours victimaire s’intensifie, plus les racistes du monde peuvent prospérer sur l’idée qu’une intégration est impossible.
C’est un véritable piège mémoriel.
La mémoire devrait servir à comprendre et à dépasser l’histoire, pas à y enfermer des générations entières. Refuser cette instrumentalisation, c’est refuser que cette tragédie devienne une identité permanente et un horizon politique unique et sans issue.
Des figures comme Aimé Césaire ou Barack Obama ont montré qu’il était possible de reconnaître pleinement le poids de l’histoire sans faire de la victimisation un projet politique. Son message n’était pas de nier le passé, mais de ne pas s’y emprisonner. Il existe de nombreuses façons d’habiter l’histoire autre que la victimisation éternelle et la dénonciation permanente.
Le vrai enjeu est là : sortir d’une vision où l’histoire est une prison. Tant qu’on reste enfermé dans une identité de victime permanente, on reste aussi victime de ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change.
Refuser ce piège, ce n’est pas nier l’histoire.
C’est refuser qu’elle décide de tout, pour toujours.
Au fond, le vrai combat n’est pas entre mémoire et oubli. Il est entre une mémoire qui libère et une mémoire qui enferme.
« On ne sait jamais ce que le passé nous réserve. »
La phrase de Françoise Sagan résonne aujourd’hui avec une force particulière. Car un peuple qui transforme son passé en prison finit toujours par sacrifier son avenir.
Le jour où un peuple ne se définit plus que par son passé, il entre en prison.
Un enfant de Césaire

















