Opinion Outre-Mer
11H56 - lundi 4 mai 2026

Où va la Martinique ? Volet 1 : par-delà le brouillard, un volcan… L’édito de Michel Taube

 

Où va la Martinique ? Volet 1 : par-delà le brouillard, un volcan... L'édito de Michel Taube

Depuis quelques mois, et alors même qu’il a laissé entendre son souhait de se retirer de la vie politique, Serge Letchimy, président de la Collectivité Territoriale de Martinique, multiplie les initiatives pour imposer sa conception de l’avenir, sa vision à long terme de la Martinique. Voudrait-il rempiler pour un tour en 2028 à la tête de la CTM ?

Congrès de la rupture, revendications pressantes d’autonomie… Voilà maintenant que le président de la CTM feint de proposer un débat sur la Martinique en 2050 en imposant d’entrée de jeu sa propre vision dans un rapport clé en main de 250 pages… rédigé par le cabinet de conseil EY. Nous y reviendrons demain !

Pire, l’édile de Martinique accuse l’Etat, dans une diatribe d’une violence inouïe, d’avoir commis et de continuer à fomenter un crime démographique en vidant les Antilles et la Guyane de sa population. Il est vrai que l’avenir, que ce soit au niveau national ou dans les Outre-mer, se jour sur la question démographique. Nous y reviendrons donc dans un troisième de notre série éditoriale : « où va la Martinique ? »

Mais commençons par le début et donc par la situation de la Martinique en 2026…

Il faut dire que nos politiques ont souvent cette désagréable habitude de faire diversion face leur incapacité à gérer les problèmes du court terme en proposant de grands débats sur l’avenir, en créant des comités Théodule portant sur les objectifs à moyen et long terme.

Il faut donc regarder une stratégie de long terme annoncée non pas pour ce qu’elle promet, mais dans le contexte dans lequel elle apparaît. Et pour ce qui est du contexte, la situation est abyssale !

La stratégie de Letchimy emploie une grosse ficelle politicienne : projetons-nous en 2050 pour mieux ignorer nos propres incompétences, nos quelques turpitudes sur la gestion des fins de mois et de la situation présente.

C’est exactement ce que fait Serge Letchimy en Martinique !

 

Une Martinique qui décroche lentement

Car le problème n’est pas seulement économique. Il est devenu structurel. La Martinique se vide progressivement : les jeunes partent, les talents s’installent ailleurs, les entrepreneurs cherchent des relais de croissance en Guadeloupe, en Guyane ou dans l’Hexagone, la démographie décline, l’investissement ralentit.

Dans le même temps, le chômage reste élevé, les faillites d’entreprises se multiplient, le réseau routier est saturé, les transports publics restent désorganisés et prisonniers des grèves à répétition, la gestion des déchets est un échec.

Plusieurs symboles industriels et touristiques se sont effondrés ou ont été abandonnés. La situation de la Sucrerie du Galion, les difficultés de certains fleurons hôteliers comme l’Hôtel Marouba, la faillite toute récente d’Air Antilles, ou encore l’abandon progressif de certaines infrastructures traduisent une réalité brutale :  l’île s’appauvrit progressivement en perdant ses jeunes, ses outils économiques et ses entrepreneurs.

 

Une société sous tension

À cela s’ajoute une montée inquiétante de la violence et du narcotrafic.

À la fin du mois d’avril 2026, la Martinique compte déjà 10 homicides liés à des phénomènes de criminalité qui prennent désormais une dimension structurelle.

Cette violence est le signe du déclassement qui entraîne l’exaspération sociale et la perte de confiance collective envers le monde politique.

 

La crise de 2024 et ses conséquences

Lorsque les difficultés économiques et sociales se sont aggravées à l’automne 2024 avec son cortège de violence urbaines et de haine, le réflexe, bien connu, fut pour Monsieur Letchimy et consorts d’incriminer la responsabilité de Paris. L’État qualifié de colonialiste, avec le relais complice d’un ministre des Outre-mer qui s’est trompé de siècle, pour jouer sur le registre de l’émotion et tenter de faire adhérer à cette thèse passéiste. La France serait responsable de tous nos malheurs. Comme si les problèmes locaux ne relevaient jamais des choix politiques internes.

La séquence récente des émeutes et la relation entretenue avec le fameux Rodrigue Petitot ont également profondément marqué l’opinion.

La volonté d’apaisement affichée par l’exécutif a été perçue comme une faiblesse politique face à un mouvements de pression.

Et ironiquement, le RPRAC que l’exécutif cherchait à tout prix à amadouer est devenu avec le PLP de Petitot son principal opposant.

 

Le désengagement des Martiniquais

Dans ce contexte, beaucoup de Martiniquais se détournent progressivement de la vie politique. L’abstention atteint désormais des niveaux records à presque chaque scrutin. On l’a vu aux municipales où on l’on observe cependant un léger renouvellement de la classe politique (les nouveaux maires sont plus jeunes et sont souvent des femmes).

Ce désengagement des électeurs n’est pas anodin. Il est le signe d’une fatigue démocratique profonde.

À cela s’ajoute une autre réalité : l’offre politique est devenue totalement illisible.

Hier encore, comme ailleurs dans le monde, la vie politique martiniquaise s’organisait autour de grands blocs identifiables, de visions collectives et de lignes idéologiques claires. Aujourd’hui, la scène politique martiniquaise est fragmentée en une multitude de mouvements souvent construits autour d’une seule personnalité : un candidat, un mouvement.

Cette personnalisation du débat politique affaiblit les repères collectifs. On vote pour des figures locales, pas pour des projets de société, pas pour des partis structurés ou pas pour des visions politiques de long terme.

Cette fragmentation nourrit cette abstention massive. Car lorsque les différences idéologiques deviennent floues, que les alliances changent sans lisibilité et que l’offre politique est dispersée, une partie croissante des citoyens finit par ne plus se reconnaître dans le débat public et choisit de s’en détourner définitivement.  La confiance entre le monde politique et une majorité de Martiniquais est rompue, bien plus qu’ailleurs.

 

Le lent affaiblissement du PPM

Cette crise de confiance touche également le Parti Progressiste Martiniquais, héritier historique d’Aimé Césaire.

Longtemps structurant dans la vie politique martiniquaise, le mouvement a aujourd’hui perdu de son influence, de sa cohérence, et pire encore il a perdu son identité politique.

Les revers électoraux successifs, l’érosion du socle militant, les fractures internes et le départ de nombreux responsables prouvent ce déclin.

 

La politique sans et contre le monde économique

Depuis plusieurs années, le monde économique, durement touché par les émeutes de 2024, est désigné par Serge Letchimy comme responsable des difficultés de l’île : accusation de « profitation », critique permanente de l’entreprise privée. Or, une économie ne fonctionne pas sans entreprises rentables.

L’une des principales empreintes que laissera Serge Letchimy à la Martinique est d’avoir distendu, méprisé les liens avec le monde économique, contrairement à ce que font les Guadeloupéens, beaucoup plus unis entre politiques et entrepreneurs.

À force d’opposer intérêt général et réussite économique, une grande partie du monde politique martiniquais a réussi à décourager ceux qui créent encore de la valeur sur le territoire. Le profit n’est pourtant pas un scandale moral. Il permet d’investir, d’embaucher et de maintenir l’activité.

Et beaucoup d’entrepreneurs, aujourd’hui, le disent : ils continuent à faire tourner l’île, mais avec moins d’énergie, moins d’enthousiasme, et avec l’idée de partir développer ailleurs ce qu’ils ne parviennent plus à construire ici.

En attendant, la Martinique de 2026 vit dans le brouillard.

Un brouillard politique.

Un brouillard stratégique.

Un brouillard démocratique.

Et pendant que le débat public se perd dans les illusions d’autonomie et les projections prospectives qui n’engagent personne, la Martinique continue de marcher sur un volcan.

 

Michel Taube

1er volet : la Martinique, par-delà le brouillard, un volcan

Demain, 2ème volet : le plan Martinique 2050 ou des illusions déjà perdues ?

Mercredi 6 mai : Serge Letchimy ou de l’art d’incriminer le passé ancien et l’avenir lointain quand le présent vous échappe…

Michel Taube

Directeur de la publication