
Au printemps 2027 dans les jardins du Trocadéro à Paris – lieu de la déclaration des droits de l’Homme en décembre 1948 – sera inauguré le Mémorial national des victimes de l’esclavage. Cet événement marquera une étape historique : pour la première fois, la mémoire des enfants, des femmes et des hommes victimes de l’esclavage colonial s’inscrira durablement dans l’espace public de la capitale de la France.
Ce lieu rendra hommage aux victimes de l’esclavage colonial dans les colonies françaises. Il offrira une visibilité nationale et internationale à tout un pan de notre Histoire – celui de l’esclavage colonial- ainsi qu’à nos territoires, nos communes et de nos peuples. Il constitue l’aboutissement d’un long combat pour la dignité, la reconnaissance et la transmission.
Un travail de mémoire salutaire pour les sociétés françaises post-esclavagistes
Ce mémorial est avant tout l’œuvre du Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98), association dont l’objectif est la défense de la mémoire des victimes de l’esclavage dans les colonies françaises. Il représente l’aboutissement de plus de vingt ans d’engagement consacrées à la réhabilitation de la mémoire des victimes de l’esclavage colonial français, d’abord au sein de la communauté antillaise d’Île-de-France, au sein de la République française, puis bien au-delà, jusque dans les territoires d’origine.
Au cœur de cette démarche s’est imposée la question de l’identité. Comme l’enseigne Paul Ricœur : « Il n’y a pas d’identité sans récit, ni de récit sans mémoire. » Mais comment produire un récit des origines lorsque ces sociétés ont été façonnées dans l’esclavage, crime contre l’humanité ? Quelle mémoire construire lorsqu’il n’existe pas d’aïeux clairement identifiés ? Comment faire société lorsqu’il n’y a plus d’affiliation possible à des ancêtres ignorés ou frappés de honte, tant l’origine servile demeure difficile à assumer ?
Cette rupture d’affiliation constitue sans doute l’une des réparations essentielles à accomplir pour l’avenir des sociétés post-esclavagistes. Privés de tout lien symbolique avec leurs aïeux, les descendants d’esclaves demeurent dans une errance identitaire susceptible d’engendrer un profond mal-être. Dans ces conditions, il devient difficile de mobiliser la force collective nécessaire pour affronter les crises que traversent certaines de ces sociétés, parfois au bord de l’implosion.
Au milieu des années 90, l’association Bwafouyé dirigée par la Dr Viviane Rolle Romana fit émergé une nouvelle grammaire mémorielle centrée sur les esclaves eux-mêmes. Les notions de descendants d’esclaves, de victimes de l’esclavage, d’aïeux, de sociétés fabriqués dans et par l’esclavage, ainsi que l’institution d’une Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage, ont contribué à déplacer le regard porté sur cette histoire, aussi bien par les descendants d’esclaves que par la République française.
Après vingt ans de luttes, les représentations négatives attachées à la figure de l’esclave ont été contestées puis déconstruites. Un nouveau régime mémoriel, que le philosophe Johann Michel qualifie de « régime victimo – mémoriel », s’est progressivement affirmé. Il trouve aujourd’hui son expression dans deux réalisations majeures : la Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage : le 23 mai et le Mémorial national des victimes de l’esclavage dans les jardins du Trocadéro qui sera inauguré en mars 2027.
La ritualisation : inscrire la mémoire dans le temps
Aucune mémoire ne s’enracine sans ritualisation. La marche silencieuse du 23 mai 1998 qui rassembla 40 000 personnes entre les place de la République et de la Nation à Paris, fut un véritable Big Bang mémoriel. Elle fit entrer dans l’espace public la mémoire des victimes de l’esclavage.
À partir de cet événement fondateur, de nouvelles formes d’hommage furent inventées. Dès 2008, un triptyque structurant s’imposa : cérémonie religieuse, cérémonie républicaine et Limyè ba yo (fête culturelle en l’honneur des esclaves). La mémoire devenait ainsi un rendez-vous collectif inscrit dans le temps long.
Introspection et reconstruction
Le travail engagé ne fut pas uniquement commémoratif. Entre 2001 et 2011, plus de 600 séances de groupes de parole furent organisées sous la direction du Dr Viviane Rolle Romana, spécialiste en ethnopsychiatrie. Expérience unique chez les descendants d’esclaves, ces séances permirent à des milliers de participants de partager leurs récits, d’interroger leur héritage et de mieux comprendre combien l’esclavage constituait leur premier temps historique, combien cette histoire avait contribué à les façonner.
Ce travail introspectif fut une étape difficile, douloureuse, mais essentielle, dans la reconstruction d’une mémoire assumée. Comme l’écrit Léonora Miano dans Crépuscule du tourment (2016) : « Je ne parle pas d’or, d’argent, de pétrole. Je parle du sens et de la valeur donnés à sa propre existence. Je parle de luttes sans concession avec soi-même. »
Retrouver les noms, restaurer les filiation
L’Anchoukaj, néologisme créé à partir du mot créole chouk (racine), initié en 2005, constitua une autre étape déterminante. Cette démarche, que l’on peut comprendre comme un travail d’affiliation, visait à redonner à chacun un ancêtre esclave nommé.
L’AGFA (Atelier de généalogie des familles antillaises) et le GBDA (Groupe Base de Données), deux structures du CM98, jouèrent un rôle central dans cette entreprise, mobilisant des centaines de milliers d’heures de recherche dans les archives. C’est ainsi que le CM98 et ses associations partenaires — l’Association martiniquaise de recherche et d’histoire des familles (AMARHISFA), l’Association des professeurs d’histoire et de géographie de Guyane et le collectif réunionnais les Noms pour la mémoire — retrouvèrent l’identité de près de 214 000 « nouveaux libres », les esclaves libérés de 1848 dont les prénoms et noms seront gravés sur le Mémorial du Trocadéro.
À travers la création du site internet anchoukaj.org, la publication des ouvrages Non an Nou et Non Nou (Nos Noms), l’organisation de centaines d’ateliers d’affiliation, l’élaboration d’un mémorial itinérant des noms de l’abolition et l’érection de petits mémoriaux aux aïeux esclaves en Île-de-France comme en outre-mer, un immense travail d’Anchoukaj a été accompli.
Ainsi, des centaines de milliers d’esclaves sont sortis de l’oubli et de l’anonymat ; leur identité a pu être transmise à leurs descendants.
Un travail d’Histoire
Le travail de mémoire s’est accompagné d’un rigoureux travail historique débutée dès l’année 2002 et marqué par la création, en 2013, d’une université populaire en partenariat avec l’université Panthéon-Sorbonne. Il s’agissait d’éviter la construction d’une mémoire fondée sur des mythes, des approximations ou des récits empruntés à l’histoire d’autres peuples.
Consacrée à l’enseignement de l’Histoire des esclavages et des traites, à l’étude des crimes contre l’humanité ainsi qu’à des réflexions sur la diversité humaine, cette université populaire a dispensé, depuis plus de dix ans, des centaines de cours.
Un combat politique
Le combat fut également politique. Il débuta en 2004 lorsqu’une « date sans nous » – le 10 mai – f u t p r o p o s é e c o m m e d a t e d e commémoration, contre la volonté des associations de la communauté antillaise et des élus d’outre-mer, et ce, alors que le 23 mai était célébré depuis l’an 2000.
Refuser cette assignation signifiait revendiquer le droit de définir soi-même les modalités de l’hommage rendu à ses aïeux.
Le 29 avril 2008, la circulaire Fillon reconnaissait le 23 mai comme date de commémoration pour les Français d’outre-mer vivant dans l’Hexagone.
E n 2 0 1 0 , c e t t e d a t e o b t e n a i t u n e reconnaissance régionale en Île-de-France.
Le 28 février 2017, l’article 20-A de la loi « Égalité réelle », institua officiellement le 23 mai comme « Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage ».
Après vingt ans de mobilisation dont une grève de la faim de 6 jours1, la mémoire des victimes de l’esclavage accédait enfin à une reconnaissance nationale pleine et entière.
En 2018, pour les 20 ans de la marche du 23 mai 1998, la société civile demanda la création du Mémorial national des victimes de l’esclavage, projet proposé par le CM98 à la présidence de la République. Le 27 avril de la même année, le président Emmanuel Macron en fit un projet présidentiel.
Les discussions dans les ministères et les échanges à l’Élysée furent intenses, difficiles. Il fallut convaincre sans relâche, argumenter continuellement et maintenir la mobilisation. Ce mémorial est le résultat d’un long combat d’une communauté tout entière.
Une génération en responsabilité
Ce travail de mémoire a été porté par une génération : celle du BUMIDOM, issue des migrations antillaises des années 1960 et 1970. Une génération marquée par le déracinement, mais aussi animée par la volonté de faire reconnaître son histoire au sein de la République française.
D’après Frantz Fanon: « Chaque génération doit découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir. »
La nôtre a été de réhabiliter la mémoire des aïeux esclaves dans le cœur des descendants vivant dans l’Hexagone comme dans nos pays respectifs et de contribuer à inscrire l’histoire de l’esclavage colonial dans le patrimoine commun de la Nation.
Cette victoire est celle d’une génération entière. Le CM98 en a été l’instrument.
Un héritage pour l’avenir
Le Mémorial du Trocadéro constitue un héritage laissé aux générations futures. Il inscrira pour des siècles cette mémoire dans un lieu prestigieux, visité par le monde entier. Il appartiendra désormais à nos enfants de le protéger et d’en faire vivre le sens. Car au-delà de la pierre, c’est un principe que nous leur transmettons : celui du choix. Choisir d’assumer son histoire. Choisir la dignité. Choisir la responsabilité.
Car une mémoire reconnue n’est pas une mémoire figée.Elle est une mémoire qui engage.
Elle est une mémoire qui oblige.
Pr Serge ROMANA
Président fondateur du Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98) Président de la Fondation Esclavage et Réconciliation
Co-président du Comité de pilotage du Mémorial national des victimes de l’esclavage

1Du 13 au 18 janvier 2017, j’ai mené une grève de la faim devant le Sénat afin de protester contre le retrait de l’article 20A de la loi sur l’égalité réelle. Cet article, adopté à l’unanimité par l’Assemblée nationale en octobre 2016, reconnaissait le 23 mai comme Journée nationale d’hommage aux victimes de l’esclavage. Il avait été retiré du projet de loi avant son examen en séance plénière au Sénat. La grève de la faim et la mobilisation qu’elle a suscitée ont conduit à sa réintroduction, puis à son adoption définitive lors de la séance plénière du Sénat du 18 janvier 2017

















