
Nous l’avons vu dans le premier volet de notre série éditoriale sur l’avenir de la Martinique : Serge Letchimy, président de la Collectivité Territoriale de Martinique, manque (pour le moment) de se noyer dans l’incapacité à gérer les urgences du quotidien qui sont tout simplement les besoins des Martiniquais.
Serge Letchimy est un animal politique : lorsqu’il est dans une impasse, face à son propre échec, il fait diversion ! Nos politiques ont souvent cette désagréable habitude de proposer de grands débats sur l’avenir, en créant des comités Théodule portant sur les objectifs à moyen et long terme ou en commandant des rapports qui finiront très vite dans des tiroirs numériques et non moins poussiéreux. La planification, les objectifs à vingt ou cinquante ans sont souvent de véritables fuites en avant.
Est-ce le cas avec le projet « Martinique 2050 » que vient de lancer la Collectivité Territoriale de Martinique ?
Généralement, une stratégie de cette ampleur se construit en début de mandat, avec stabilité, avec continuité et avec une équipe destinée à la porter durablement. Présenté à moins de deux ans des élections de la prochaine Assemblée de la CTM ou à quelques mois du retrait supposé de son initiateur, « Martinique 2050 » donne le sentiment d’un document de fin de cycle ou de diversion ; loin d’un véritable plan d’exécution. Ou annonce-t-il plutôt une façon de se relancer pour le président de la collectivité ?
De quoi s’agit-il ? Le projet « Martinique 2050 » proposé par Serge Letchimy vise à identifier les fragilités structurelles de l’économie martiniquaise et les leviers de développement, et a abouti pour le moment à la production d’un gros rapport réalisé avec l’appui du cabinet EY, intégrant quelques scénarios d’investissement, d’emploi et de production à long terme. Du travail bureaucratique confié à des experts privés ! On croirait retrouver Macron et le célèbre cabinet McKinsey !
Martinique 2050 : un projet fomenté sans les principaux intéressés ?
Ce plan « Martinique 2050 » n’invente rien : relance des filières agricoles, développement de l’autoconsommation énergétique, modernisation des infrastructures, mise en place des dispositifs de formation adaptés aux besoins économiques. Il propose une mobilisation progressive des investissements publics et privés, dans un cadre global pouvant atteindre 25 milliards d’euros d’ici 2050.
Allez savoir pourquoi, le plan propose de séquencer en trois phases le développement de la Martinique, ce qui fait que, – quelle absurdité, ce n’est qu’entre 2030 et 2040 que seraient planifiés la structuration de filières industrielles locales, le déploiement massif des énergies renouvelables, l’amélioration des infrastructures économiques et le développement des flux d’exportation et de réexportation. Il faudrait donc attendre 2030 pour renforcer l’autonomie productive du territoire et son intégration dans les échanges régionaux, en particulier dans l’espace caribéen.
Et, patience, patience, ce n’est que dans la période 2040-2050 que la phase de consolidation permettrait d’atteindre une plus grande autonomie énergétique, la stabilisation démographique et le renforcement du rayonnement économique et culturel de la Martinique à l’échelle régionale et internationale. Dans 15 ans ou 25 ans, à cet horizon donc, le projet vise une augmentation significative de la production locale, une amélioration du taux de couverture des importations par les exportations (actuellement estimé entre 12 % et 15 %), ainsi qu’une croissance économique plus soutenue.
Encadré : le tourisme, levier de développement de la Martinique
Dans le cadre du plan « Martinique 2050 », le tourisme est identifié comme un levier structurant de transformation économique, appelé à évoluer vers un modèle plus créateur de valeur et mieux intégré à l’économie locale. Le document constate que, malgré son poids actuel, une part importante de la richesse générée par l’activité touristique échappe au territoire, notamment en raison de la prédominance d’acteurs extérieurs dans le transport aérien et les plateformes de réservation. À cela s’ajoute une forte saisonnalité, concentrant les flux de visiteurs sur quelques mois, ce qui fragilise la rentabilité des opérateurs locaux et limite les retombées économiques.
Face à ces constats, la stratégie vise un repositionnement du tourisme martiniquais autour d’un double objectif : accroître significativement la fréquentation tout en augmentant la valeur générée par visiteur. L’ambition affichée est d’atteindre, à l’horizon 2050, environ 1,5 million de visiteurs annuels, en s’appuyant sur une montée en gamme de l’offre, une diversification des expériences proposées et une meilleure structuration de la filière. Cette évolution suppose notamment de développer des activités à plus forte valeur ajoutée, telles que les expériences culturelles, la gastronomie, l’événementiel et le tourisme d’affaires, afin de mieux capter la dépense touristique sur le territoire.
La réduction de la saisonnalité constitue un axe prioritaire. Le document préconise la mise en place d’une programmation d’événements tout au long de l’année, incluant manifestations sportives internationales, festivals culturels et rencontres professionnelles, afin d’étaler les flux touristiques et d’assurer une activité plus régulière. Cette approche vise également à renforcer l’attractivité globale du territoire en diversifiant les motifs de visite et en valorisant ses atouts culturels.
La stratégie intègre par ailleurs une dimension environnementale forte. Le développement du tourisme est conçu dans une logique de durabilité, reposant sur la transition énergétique, la mobilité décarbonée et une gestion plus sobre des ressources naturelles. Le déploiement des énergies renouvelables, l’électrification progressive des transports, ainsi que l’intégration de circuits courts entre agriculture et tourisme sont présentés comme des leviers permettant de renforcer la crédibilité de la destination sur le plan international. L’objectif est de positionner la Martinique comme une destination touristique durable, capable de répondre aux nouvelles attentes des visiteurs en matière d’impact environnemental.
Enfin, le document souligne la nécessité d’adapter le cadre économique et réglementaire pour améliorer la compétitivité du secteur. Il évoque notamment l’ouverture de discussions avec l’État afin de compenser certains désavantages structurels en matière de coûts par rapport aux autres destinations caribéennes. Le développement de nouvelles capacités d’hébergement, notamment à travers des programmes de construction hôtelière, est également identifié comme un facteur clé de réussite.
Dans cette perspective, le tourisme n’est plus envisagé comme une activité isolée, mais comme une composante intégrée d’un modèle économique plus large, articulé avec les autres filières stratégiques, en particulier la culture, l’agriculture et l’énergie. Il s’inscrit ainsi dans une logique de transformation globale visant à renforcer la capacité du territoire à produire de la valeur localement, à améliorer sa résilience et à accroître son rayonnement dans la région caribéenne et à l’international.
Fausse concertation ?
Le document « Martinique 2050 » est certes présenté comme une version de travail, soumise aux acteurs économiques, institutionnels et sociaux, ainsi qu’au CESECEM et aux chambres consulaires qui avaient jusqu’à fin avril pour adresser leurs propositions.
Comme l’écrivit Serge Letchimy lui-même dans un courrier adressé aux forces vives de la Martinique le 31 mars 2026, il ne laissait qu’un mois à tous les acteurs pour adresser leurs propositions. Au 30 avril, combien y ont-ils répondu ?
Ce délai trop serré cache mal cette parodie de concertation. La réalité est que ce plan d’EY écrase le débat et la co-construction faussement proposée. Ce plan aurait dû être le résultat, et non le préalable, d’une grande concertation de toutes les parties. Occasion une fois de plus manquée.
En revanche, dans le même courrier, l’édile de la Martinique ne cache pas du tout ses intentions : « cette vision repose sur une triple, exigence de transformation, statutaire, institutionnelle et sociétale ». En effet, la stratégie prévoit des évolutions institutionnelles à moyen terme, avec la perspective d’une adaptation du statut de la Martinique pour toujours plus d’autonomie.
Sur le fond, pour répondre aux principales fragilités du territoire, notamment le déclin démographique, la forte dépendance aux importations, la faiblesse de l’appareil productif et l’exposition accrue aux risques climatiques, le plan mise donc sur une transformation du modèle économique, social et institutionnel au lieu de proposer des solutions de bonne gestion, de refonte des ressources humaines dans l’ensemble des collectivités de Martinique, et de libération des énergies entrepreneuriales et créatrices dans l’île.
Sur le papier, l’ambition est immense, la prise de conscience du réel est absente et remplacée par cette diversion technocratique face à un bilan devenu difficile à défendre.
Une stratégie construite sans ceux qui produisent
Pourquoi la rédaction de tout le rapport n’a-t-elle pas été confiée aux acteurs économiques et sociétaux de la Martinique ? Pourquoi le monde économique n’a-t-il pas été placé au cœur de la réflexion dès le départ ?
Le recours à Ernest et Young n’est pas illégitime en soi. Mais beaucoup y voient un symbole : celui d’une expertise importée, alors même que la Martinique dispose d’économistes, d’universitaires, d’entrepreneurs et d’experts dans tous les métiers.
Le sentiment dominant est celui d’une consultation tardive, davantage orientée vers la validation que vers une véritable co-construction.
Le problème n’est pas le rapport Martinique 2050, mais le contexte de perte de confiance dans lequel il est présenté.
Il n’est jamais trop tard pour bien faire et le monde économique veut encore y croire. Et c’est probablement le point le plus important. Contrairement aux caricatures, le monde économique martiniquais ne refuse pas le changement.
Il sait que la majorité de la population croit en l’entreprise privée, que les fractures sociales s’aggravent et que la Martinique a besoin d’une vraie vision pour arrêter de décliner.
Mais cette vision ne pourra fonctionner que si elle repose sur une parole politique claire, une méthode ouverte, une confiance retrouvée, une stabilité institutionnelle et une mobilisation sincère des forces locales.
Là où ira la Martinique, ce sera tous ensemble. Ou ce sera dans le mur.
Michel Taube

Où va la Martinique ? Série éditoriale de Michel Taube
1er volet : la Martinique, par-delà le brouillard, un volcan
2ème volet : Martinique 2050 : un projet fomenté sans les principaux intéressés ?



















