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Notre série : « De la mémoire de l’esclavage et de son abolition en France »
Esclavage : la guerre des mémoires aura bien lieu. L’édito de Michel Taube Quand la mémoire devient une prison. Chronique d’un enfant de Césaire |
Du 16 au 19 avril dernier, l’Île de Nantes a vécu au rythme de la 16ème édition du Festival « Histoire d’Avenir ». Invité par Dieudonné Boutrin, président de la Coque Nomade Fraternité, et le Pr Aimé Charles-Nicolas, président d’honneur de First Caraïbes, j’ai participé, aux côtés de mon ami Guillaume de Meillac, à ce Symposium international sur la justice réparatrice liée à l’histoire de l’esclavage transatlantique.
J’ai accepté de venir, car le thème central de cette rencontre était la fraternité. J’ai été heureux d’être là, et je salue l’initiative courageuse de Dieudonné, ardent militant de paix. Si l’événement affichait une ambition sincère de dialogue et d’apaisement, le compte rendu que j’en retire est marqué par un sentiment mitigé.
Un procès de l’Occident à sens unique
Le ton des conférences m’est apparu singulièrement « militant », privilégiant parfois l’idéologie à la rigueur historique attendue d’un symposium. J’y ai perçu une tendance persistante à faire le procès exclusif de l’Occident et en particulier de la République française, coupable de trahisons répétées envers sa promesse de liberté.
Il est regrettable que les intervenants n’aient pas davantage admis que l’horreur de l’esclavage a concerné d’autres territoires, notamment à travers les traites trans-saharienne et arabo-musulmane, ou que certains pays ont perpétué ce système bien après l’abolition française sans être jamais pointés du doigt. La Mauritanie, par exemple, a attendu 1981 pour abolir son esclavage. À l’inverse, il aurait été juste de rappeler que les nations européennes furent les premières à abolir politiquement ce système. Cet équilibre de traitement n’enlèverait rien à la force des débats mais participerait, me semble-t-il, à l’apaisement attendu par les organisateurs eux-mêmes.
J’ai été heurté par l’idée exprimée par une conférencière universitaire que la République organiserait volontairement la mise sous le boisseau de ses principes fondamentaux pour nourrir un racisme systémique, voire entretenir une « situation d’esclavage dans ses anciennes colonies » (SIC). Peut-on faire plus outrancier ? Plus mensonger ? S’il est vrai que les hommes ont leurs faiblesses, et que de nombreux accidents de conscience continuent de blesser notre pays, il faut garder la mesure des mots et ne pas oublier que 95% des habitants de la planète rêveraient de vivre sous une Constitution érigeant la Liberté, l’Égalité et la Fraternité en principes suprêmes.
Rappelons aussi que la France, malgré ce passé honteux, est le premier pays au monde à avoir reconnu l’esclavage comme Crime contre l’Humanité en 2001.
À ce propos, les critiques sur l’abstention française lors du dernier vote de l’ONU m’ont semblé malhonnêtes. Elles ont passé sous silence l’ajout du superlatif désignant l’esclavage transatlantique comme « LE plus grave » crime, laissant entendre à tort que la France refusait d’en reconnaître la gravité. Je reste pour ma part convaincu que la France a eu raison de s’abstenir d’ouvrir la boîte de pandore de la compétition mémorielle, car dès lors qu’un crime devient le plus grave, tous les autres (la Shoah, la traite arabo-musulmane, les 100 millions de morts de Mao et de Staline, etc.) se voient mécaniquement « déclassés ». J’ai du mal à me résoudre à cette idée.
Par ailleurs, l’analyse complète des profits de l’esclavage aurait dû identifier – en plus des transporteurs européens, des planteurs coloniaux et de l’État – le quatrième acteur majeur ; or un silence assourdissant a régné sur les pays africains vendeurs (comme les Ashantis des pays Akans), dont l’économie a reposé sur ce commerce pendant plus d’un millénaire.
Et puis, comment parler de justice réparatrice sans évoquer clairement l’esclavage moderne qui frappe encore 50 millions d’individus aujourd’hui ? Les peuples issus de l’esclavage historique, qu’ils descendent des bourreaux ou des victimes, n’auraient-ils pas une légitimité particulière pour mener ce grand combat contemporain ?
Vers une mémoire apaisée : le Mât et le Mur des Noms
Le symposium s’est achevé sur une note plus lumineuse : l’inauguration du Mât de la Fraternité et de la Mémoire. Les excuses publiques prononcées par Pierre Guillon de Princé, descendant d’armateur Nantais, furent un moment de forte émotion. Je soutiens pleinement ce symbole qui revendique la Fraternité, tout comme je soutiens le projet du Mur des Noms au Trocadéro porté par la Fondation Esclavage et Réconciliation présidée par Serge Romana et la volonté affichée du président de la République. Ces deux actions majeures viennent enfin réparer le récit mémoriel français, jusque-là amputé d’un chapitre essentiel.
Cependant, j’ai ressenti la difficulté d’être présent en tant que béké, recouvert de l’habit du coupable pour des actes que je n’ai pas commis et que je dénonce depuis 30 ans. Ma conviction reste celle exprimée dans mon ouvrage Ubuntu : personne ne peut être résumé à une étiquette identitaire, à son histoire familiale, ou à un quelconque attribut. Les représentations, quelles qu’elles soient, doivent enfin laisser la place aux personnalités. Et l’enfermement idéologique s’ouvrir à la vérité.
L’inclusion de l’histoire de l’esclavage dans le récit national doit se faire par les armes de la République — la Liberté, l’Égalité et la Fraternité — plutôt que par une repentance qui divise.
Emmanuel de Reynal
Auteur martiniquais engagé dans la vie économique et sociale de son île, la Martinique, Emmanuel de Reynal poursuit depuis 2020 une démarche littéraire intense avec dix livres parus. Son écriture, ancrée dans la réalité caribéenne mais portée par une ambition universelle, explore les fractures de notre histoire pour y déceler des voies d’apaisement.
Son parcours se définit par une exploration de genres variés, chacun étant un levier différent pour interroger le lien humain : l’essai philosophique et le dialogue sociétal avec Ubuntu, ce que je suis et Dialogue Improbable (co-écrit avec Steve Fola Gadet) ; le récit initiatique et poétique dans Ti-Prince ou Le passeur de rimes ; la fiction spéculative et d’anticipation enfin avec Les chemins de Gabriel et Une Minute et, son dernier ouvrage, L’écho d’avant.




















