
Et si Israël pouvait retrouver confiance sans renoncer à sa force ? À l’heure des élections législatives, cette question prend les traits d’un homme : Gadi Eizenkot. L’ancien chef d’état-major, dont le parti Yashar devance le Likoud dans plusieurs derniers sondages, s’est imposé comme le principal rival de Benyamin Netanyahou. Rien n’est acquis : en Israël, arriver en tête ne suffit pas à former un gouvernement. Mais sa percée ouvre une perspective qui mérite mieux qu’un haussement d’épaules : celle d’une alternance capable de restaurer l’autorité de l’État, de réconcilier une partie du pays et de rendre à la puissance militaire un horizon politique.
Il faut regarder son parcours pour comprendre ce qu’il représente. Fils d’immigrés marocains, né à Tibériade, élevé à Eilat, Eizenkot a gravi les échelons de l’armée jusqu’à diriger Tsahal, de 2015 à 2019. Quarante et une années sous l’uniforme. Son expérience s’est construite dans les unités combattantes, les responsabilités opérationnelles et le commandement. Sa sobriété publique peut sembler presque incongrue dans une époque politique dominée par la mise en scène. Elle constitue pourtant un atout : une société épuisée peut aussi chercher un dirigeant dont elle attend d’abord du sérieux.
À ce parcours s’ajoute une blessure intime. Son fils Gal a été tué à Gaza en décembre 2023 ; deux de ses neveux sont également morts au combat. Ce deuil ne lui confère aucune infaillibilité. Il donne toutefois un poids particulier à sa parole sur le prix de la guerre. Entré dans le gouvernement d’urgence après le 7 Octobre, observateur au cabinet de guerre, Eizenkot l’a quitté en juin 2024, dénonçant l’absence des décisions stratégiques nécessaires pour atteindre les objectifs annoncés. Son désaccord engage une question fondamentale : que doit produire, politiquement, l’effort demandé aux soldats et à leurs familles ?
Ne lui inventons pas un pacifisme qu’il ne revendique pas. Eizenkot appartient à une tradition militaire de grande fermeté. Son nom reste associé à la doctrine Dahiya, dont les destructions d’infrastructures civiles ont suscité de graves critiques. Ce passé doit être examiné, certainement pas effacé par l’enthousiasme d’une campagne. Soutenir la possibilité d’une alternance impose précisément cette exigence : juger un dirigeant sur sa capacité à protéger son pays, à respecter les populations civiles et à rendre des comptes. La compétence militaire constitue un acquis ; elle ne dispense jamais de la responsabilité politique.
Ce qu’une arrivée d’Eizenkot au pouvoir pourrait changer au Proche-Orient tient d’abord à l’articulation entre sécurité et diplomatie. Il exige le désarmement du Hamas, tout en envisageant des arrangements régionaux assortis de garanties américaines et une organisation de l’après-guerre à Gaza. Sur le dossier iranien également, il défend une réponse associant coopération stratégique et garanties vérifiables. Voilà un terrain sur lequel une autre méthode pourrait produire des résultats : fixer des objectifs, négocier les conditions permettant de les atteindre, vérifier leur application. Une supériorité militaire devient plus utile lorsqu’elle permet de construire une situation durablement moins dangereuse.
Il faut cependant être clair sur la question palestinienne : Eizenkot rejette actuellement la création d’un État palestinien. Le présenter comme l’artisan annoncé d’une paix définitive serait trompeur. Mais son opposition à l’annexion intégrale de la Cisjordanie et sa volonté affichée de combattre les violences de colons ouvrent des différences concrètes avec les partenaires les plus radicaux de Netanyahou. Elles pourraient permettre de rétablir des interlocuteurs, de réduire certaines tensions et de rendre des négociations à nouveau praticables. La protection des civils palestiniens, leurs droits et leurs perspectives politiques devront prendre toute leur place dans ce processus. Sans cela, l’accalmie restera fragile.
L’Égypte, la Jordanie et les pays du Golfe pourraient trouver dans un gouvernement capable de tenir ses engagements un partenaire avec lequel avancer, dossier par dossier. Reconstruire Gaza sous des garanties crédibles, empêcher le réarmement des organisations terroristes, consolider les coopérations régionales : aucun de ces chantiers ne se réglera par la seule personnalité d’un Premier ministre. Tous exigent néanmoins une autorité politique disposée à négocier et capable de faire appliquer ses décisions. C’est dans cette progression, nécessairement lente, que se situe l’espoir d’une sortie de crise.
Si c’est Netanyahu qui a signé les premiers Accords d’Abraham en 2020, c’est avec Eizenkot qu »ils pourront certainement être relancés et élargis à de nouveaux alliés.
La première reconstruction se jouera aussi à l’intérieur d’Israël. Eizenkot propose une commission d’enquête d’État sur le 7 Octobre, un soutien aux familles éprouvées et un partage plus large du service national. Son parti défend également l’indépendance de la justice. Ces engagements touchent aux fondements de la confiance collective : connaître les responsabilités, rendre l’effort plus équitable, garantir que les institutions appartiennent à tous. Leur mise en œuvre sera conflictuelle. Elle pourrait néanmoins redonner aux désaccords un cadre commun, après tant d’années où chaque camp semble soupçonner l’autre de mettre en péril l’existence même du pays.
Encore faudra-t-il que cette réconciliation accueille réellement toute la société. Les électeurs de Netanyahou devront y avoir leur place, comme les religieux, les laïques et les citoyens arabes. Sur ce dernier point, le refus d’Eizenkot de rechercher le soutien des partis arabes révèle une limite qu’il lui faudra affronter. On ne répare pas une communauté nationale en laissant durablement une partie de ses citoyens à distance du pouvoir. Sa capacité à réunir une majorité et à gouverner au-delà de son propre camp sera son premier grand examen.
Gadi Eizenkot ne porte aucune assurance de paix. Il pourrait cependant offrir à Israël une possibilité précieuse : retrouver une confiance suffisante pour envisager l’avenir autrement que dans l’urgence permanente. Pour les amis d’Israël, cette perspective mérite attention et exigence. Défendre la sécurité de ce pays, c’est aussi souhaiter qu’il retrouve des institutions respectées, une société moins déchirée et des partenaires avec lesquels construire. Et si cet ancien soldat pouvait aider Israël à franchir ce premier pas ?
Michel Taube




















