Edito
09H19 - dimanche 25 octobre 2026

« Du discours de la méthode » : grand entretien avec Philippe Mocellin, auteur de l’Introduction à la sociologie.

 

« Du discours de la méthode » : grand entretien avec Philippe Mocellin, auteur de l’Introduction à la sociologie.

Politologue de formation et ancien dirigeant de collectivités territoriales, Philippe Mocellin publie, chez Ellipses, une seconde édition réactualisée de son Introduction à la sociologie (auteurs, courants, méthodes, grands thèmes).

Connu des lecteurs d’Opinion Internationale pour ses tribunes, il revient sur les fondements de la sociologie, ses méthodes et ses grandes figures. 

Dans ce long entretien avec Michel Taube, Philippe Mocellin défend une sociologie qui prend en compte, au-delà des appartenances sociales, la rationalité des individus, eux-mêmes portés par des valeurs. Il se montre plutôt critique vis à vis du monde des sciences sociales, trop souvent prisonnier, selon lui, des idéologies dominantes et de la doxa « médiatique ». 

Un dialogue sur la connaissance du réel, la place des concepts et les rapports entre recherche et action publique.

Propos recueillis par Michel Taube pour Opinion Internationale.

 

Opinion Internationale : Philippe Mocellin, vous publiez une deuxième édition actualisée de votre Introduction à la sociologie, après une première édition parue en 2022. De quels travaux est issu cet ouvrage ?

Philippe Mocellin : Je vous remercie très vivement de m’accorder cet entretien. Je profite également de l’occasion pour remercier également les éditions Ellipses pour leur confiance et leur soutien. 

Cet ouvrage est issu d’un cours de sociologie dispensé, au début des années 2020, à l’université de Poitiers. Il s’adresse d’abord aux étudiants mais aussi au grand public.

Son ambition est pédagogique : revenir aux sources de la sociologie, présenter ses principaux auteurs historiques et contemporains, ses méthodes et les grandes questions sociétales dont elle s’empare.

 

Comment avez-vous articulé vos activités universitaires avec votre carrière professionnelle ?

Je me destinais à une carrière universitaire. J’ai suivi un parcours à l’Institut d’études politiques de Grenoble avant de m’engager dans la soutenance d’un thèse de doctorat en science politique. 

Une opportunité professionnelle s’est ensuite présentée. J’ai choisi d’embrasser une carrière dans la fonction publique territoriale tout en conservant une activité universitaire, au travers d’enseignements et de publications. J’ai aussi occupé, de 2013 à 2019, un poste de Maître de Conférence associé en science politique.

Je me présente volontiers comme un sociologue mais je suis d’abord un politologue ou un sociologue du politique. Mes premiers centres d’intérêt relevaient de la sociologie électorale et de celle des partis politiques.

Aujourd’hui, j’ai quitté mes fonctions professionnelles mais je reste en éveil, passionné par la vie publique et disposé à transmettre.

 

Cette double expérience vous a-t-elle conduit à porter un regard particulier sur les rapports entre l’université et l’action publique ?

Oui et je considère que les collaborations entre ces deux univers sont très insuffisantes.

Les acteurs publics en général font davantage confiance aux grandes écoles et aux cabinets d’expertise, alors que les laboratoires universitaires possèdent de réelles compétences et surtout, privilégient d’autres regards qui pourraient être utiles d’exploiter dans la construction et l’évaluation des politiques publiques. 

La recherche en sciences sociales, c’est aussi une méthode d’observation, en meure de renseigner les décideurs publics sur les tendances de l’opinion et cela, dans un vrai souci d’anticipation.

Malheureusement, une partie des sciences humaines et de la sociologie s’est, à mes yeux, discréditée, en sombrant dans le jargon et sans se dégager, pour autant, de la « bien-pensance » et des conformismes intellectuels et moraux du moment. 

 

Mettons les pieds dans le plat. Lorsque je débats avec des sociologues ou des universitaires, ils s’affichent souvent comme détenteurs d’une vérité scientifique. Mais, sans tomber dans un relativisme intégral, je leur demande d’emblée de quelle école ils se réclament. Car il n’existe pas une parole unique de « la sociologie », mais bien des courants, des doctrines et des présupposés. Je vous pose donc à vous aussi, Philippe Mocellin,  la question : d’où parlez-vous ? Quelle est donc votre filiation intellectuelle ?

Je me reconnais davantage dans la tradition de Max Weber, le « père » de la sociologie dite « compréhensive », école sociologique se démarquant  des approches systémiques.

Pour simplifier, deux grandes approches ont historiquement structuré la discipline. La première insiste sur la place des structures sociales qui déterminent les comportements. La seconde reconnaît ces déterminismes mais considère que l’individu manifeste aussi une intention rationnelle. 

En effet, si sa rationalité est limitée, il conserve une capacité d’action qu’il est nécessaire d’appréhender. 

C’est plutôt cette seconde approche que je privilégie. Nous pourrions la qualifier de sociologie « libérale », à condition de rester prudent avec cette dénomination.

Encore une fois, il ne s’agit pas de nier les contraintes sociales qui pèsent sur tout un chacun mais de ne pas réduire l’individu à son profil social, enfermé dans des prédispositions à agir.

Après avoir longtemps privilégié l’explication par les appartenances sociales, au détriment des croyances individuelles et collectives, n’est-il pas utile de réhabiliter aujourd’hui le poids des valeurs, en considérant que les opinions sont aussi des  réalités, qui influencent les comportements des individus.

Une autre manière de dire combien il apparaît nécessaire de mieux prendre en compte comment chacun de nous se définit à travers une identité et ce qu’il croit juste et vrai…  

Des éléments que le sociologue contemporain Raymond Boudon, a intégré dans ses analyses, apportant, par là-même, un autre regard sociologique, qui fait de nos comportements le fruit d’interdépendances entre les actions des individus et non, le simple résultat de contingences sociales hors de contrôle. 

Autant de considérations à méditer, à expérimenter et à évaluer dans nos recherches de terrain et dans notre approche actuelle des phénomènes de décivilisation et de destruction du lien social…

Il nous faut pourtant être nuancé : l’opposition entre une sociologie holiste, centrée sur le poids des structures sociales et une sociologie « individualiste » ne constitue pas une ligne Maginot et ni une opposition indépassable.

Aujourd’hui, de nombreux chercheurs reconnaissent, en dépit de déterminismes pesants, que tout individu possède une certaine marge de manœuvre… ; en clair, une part de libre arbitre. 

Ce qui me préoccupe davantage, c’est la grille de lecture qui est systématiquement mise en exergue dans l’immense majorité des travaux, consistant à faire des rapports de domination l’entrée presque exclusive de la sociologie, en lien, notamment en France, avec la pensée structuraliste de Pierre Bourdieu et d’autres sociologues. 

La sociologie a d’abord pour but d’éclairer les faits et de rechercher des explications sans pour autant se focaliser sur la déconstruction systématique des pratiques qui pourraient, comme l’indique Nathalie Heinich,  « naturaliser » toutes les formes de domination sociale.

Or, la sociologie académique tend à se complaire dans un certain refus du réel et devient prisonnière d’une forme d’aveuglement.

 

Pouvez-vous donner un exemple concret ?

L’actualité, sur fond de troubles sociaux et de crise d’identité collective, nous donne l’occasion d’illustrer l’analyse.

Sans aborder ici sur le détail des événements à chaud, les enjeux politiques qui les accompagnent, à quelques mois de l’échéance présidentielle et la diversité des publics impliqués, associant, militants de l’ultra-gauche, délinquants chevronnés et « jeunes des banlieues », des sociologues voient aujourd’hui, dans certains actes de violence, un « message » adressé à des institutions, incapables d’entendre les revendications originelles de lycéens, ayant alors exprimé une soif de justice et de fortes inquiétudes sur leur propre avenir…

Et pourtant, en dépassant la pulsion « organisée » de ces défoulements, ces faits de brutalité ne peuvent que nous questionner sur le rapport  – doux euphémisme… !  – d’une partie des auteurs de ces violences et de ces pillages, avec le respect de l’autorité en général et plus, globalement, avec la République française, ses valeurs et son histoire, en référence d’ailleurs aux précédentes émeutes de 2005 et de 2023, ayant maqué les esprits du fait de l’ampleur des dégâts causés.

Dans ce climat de contestation “quasi-insurrectionnel”, ne nous concentrons pas sur les seuls effets des discriminations sociales et du ressentiment, comme facteur unique du passage à l’acte, notamment chez une partie des jeunes issus de l’immigration.

Ces « émeutiers », au-delà du récit victimaire identitaire qui domine au sein de cette jeunesse, sont aussi des acteurs, certes, semant le trouble mais pourvus d’intentions que le sociologue a l’obligation  de rendre compte. 

L’enjeu est bien de saisir la complexité des problématiques et de mieux cerner, sur fond de banalisation de la violence et de détestation de l’uniforme, les motivations qui nourrissent ces mouvements contestataires.

D’autres facteurs sont d’ailleurs à prendre en considération, en lien avec l’affaissement de l’autorité éducative, concurrencée par des réseaux d’influence et des algorithmes, vecteurs d’isolement et avec un environnement psychique et culturel, caractérisé, depuis quelques décennies, par le recul des interdits, annonciateur d’une véritable mutation anthropologique.

Je dirais aussi que la violence prend des visages protéiformes, en écho au débat public autour du terme « d’ensauvagement » de notre société.

En ce domaine la sociologie a le devoir de se pencher sur les facteurs déclencheurs de cette violence juvénile désinhibée, en requestionnant les conditions d’application des sanctions et plus spécifiquement, vis à vis des primo-délinquants, dans le souci de mieux prévenir la récidive et une inscription inexorable dans un parcours de délinquance…

Je plaide pour une sociologie urbaine critique qui réinterroge les concepts convenus : ghettoïsation, exclusion, ségrégation…

Des expressions stéréotypées qui alimentent des conclusions « scientifiques » par trop simplistes !

ll est urgent de dépeindre, sans tabou, la réalité de nos banlieues, éclairée, par le témoignage des habitants eux-mêmes, des travailleurs sociaux, des associations et des forces de l’ordre…..

Affronter alors les questionnements qui se font jour, concernant la gestion des flux migratoires, l’assignation à résidence, les conséquences de dérives séparatistes présentes dans certains de nos territoires, heurtant l’universalisme républicain ou encore, cette forme d’impuissance éducative de familles en difficulté.

Et dans le même temps, réinterroger, aussi, l’efficience de l’action conduite au titre de la « politique de la ville » visant à lutter contre les précarités sociales, à rétablir l’équité territoriale et à prévenir les déviations vers la délinquance. 

 

Comment analysez-vous la prégnance de cette grille de lecture dominante ?

Je pense qu’il faut revenir à ce qui a fondé la « French Theory ».

Des penseurs français, comme Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard ou Louis Althusser ont exercé une influence considérable, notamment au sein des universités américaines.

La déconstruction des catégories sociales, du pouvoir, du corps ou du langage a occupé une place importante dans cet héritage.

Dans la lecture que j’en fais, cette pensée a contribué à généraliser cette analyse des rapports de domination et à favoriser une remise en cause des valeurs portées par les sociétés occidentales.

Elle nous est ensuite revenue des États-Unis sous une forme encore plus militante, à travers ce que nous appelons aujourd’hui le wokisme, le post-colonialisme, la cancel culture et l’intersectionnalité…

Cette forme de pensée, fortement présente, consciemment ou non, au sein des universités, des instituts d’études politiques, en France et dans les médias en général entretient alors cette confusion dommageable entre idéologie et savoir scientifique. 

 

Revenons précisément à votre vocation : qu’est-ce que la sociologie, au fond ? Qu’est-ce qui la distingue de la philosophie, puisque votre livre commence avec les grands philosophes comme Aristote, Machiavel et Montesquieu ?

La philosophie et la sociologie sont deux disciplines distinctes, qui n’ont pas les mêmes objectifs, ni les mêmes démarches.

Si la sociologie s’intéresse comma la philosophie aux systèmes de pensées, elle cherche avant tout à comprendre les faits sociaux et les comportements, en s’appuyant sur des méthodes d’enquête. Elle appréhende aussi la manière dont les idéologies orientent les conduites.

En ce sens, Aristote, Machiavel et Montesquieu sont des philosophes qui ont adopté des démarches d’observation pour nourrir leurs théories.

Nous pouvons les considérer comme des précurseurs de la sociologie même si celle-ci ne se constitue comme discipline autonome qu’au XIXe siècle.

 

La sociologie n’est-elle pas d’abord une méthode d’appréhension du réel plus qu’une discipline totale ? Bref un prolongement de la philosophie par une nouvelle méthode d’analyse plus qu’un corpus nouveau ? Et ceci d’autant que je conteste l’idée selon laquelle la philosophie appartiendrait seulement au monde des idées. À mes yeux, Aristote est déjà un sociologue, précisément parce qu’il observe le monde, « en direct » dirais-je, et sans trop d’œillères idéologiques.

Oui, je l’ai dit. Aristote est un sociologue avant l’heure. 

Je retiens trois éléments de son apport.

Le premier est effectivement l’idée que les réalités du monde peuvent être saisies par l’observation. Le deuxième est que l’homme est un animal politique et a vocation à s’épanouir qu’à travers des relations sociales. Le troisième est que la société forme un tout qui dépasse les individus.

Ces éléments posent les fondements essentiels de la pensée sociologique. 

 

Je vois aussi une opposition entre Aristote et Platon : l’observation du réel d’un côté, la construction d’un modèle idéal de l’autre. Dans La République, certaines propositions de Platon, comme la communauté des femmes, me paraissent révélatrices du danger d’un système qui prétend imposer son idéal aux individus. La pensée ne doit-elle pas, au contraire, préserver l’homme et sa liberté ?

Votre remarque rejoint une distinction qui me paraît fondamentale.

Platon décrit une république idéale et cherche à définir ce que serait le meilleur gouvernement.

A mon sens, la sociologie n’a pas à dire ce que le monde devrait être. Elle doit le décrire et s’efforcer de le comprendre objectivement, à l’aide de méthodes rigoureuses, tout en reconnaissant les limites de ses conclusions, forcément contestables et critiquables par principe. 

La sociologie peut alimenter le débat d’idées mais n’a pas vocation à dicter un programme politique.

Quand des sociologues interviennent dans les médias pour relayer certaines positions idéologiques, ils devraient distinguer cet engagement public de leur propre activité scientifique.

C’est la conception que je défends ardemment. 

 

Parlons de quelques grandes figures de la sociologie. Que représente Auguste Comte dans l’histoire de la sociologie ?

Il est le créateur du mot « sociologie ». Son projet est de constituer une science de la société ou une « physique sociale », qui étudie les faits sociaux comme les sciences de la nature observent les phénomènes physiques.

Dans son Cours de philosophie positive, il cherche à identifier les régularités et les lois permettant d’expliquer l’évolution des sociétés.

L’ambition est de saisir comment évoluent les manières de penser et les formes d’organisation sociale.

Auguste Comte est lui-même l’héritier de plusieurs influences, notamment de Saint-Simon, dont il fut le secrétaire. Bien que marqué par la société de son temps, il pose une idée fondatrice : la réalité sociale est en soi un objet d’étude scientifique à part entière. 

 

Existe-t-il encore aujourd’hui des sociologues qui se réclament directement de lui ?

D’une certaine manière, tous les sociologues revendiquent son héritage. Il a posé des fondations de la sociologie. 

Celui dont la postérité est plus directement visible, c’est Émile Durkheim.

Créateur de l’école sociologique française il a doté la discipline de règles et de méthodes. 

 

L’héritage de Comte dépasse tout de même l’université. La devise brésilienne, « Ordem e Progresso », renvoie à sa formule : « L’amour pour principe et l’ordre pour base ; le progrès pour but. » Mais vous insistez surtout sur Durkheim. Qu’apporte-t-il de décisif ?

Une méthode, précisément.

Dans Les Règles de la méthode sociologique, Durkheim explique qu’il faut se défaire de ses prénotions pour saisir les faits sociaux.

Le chercheur doit alors prendre ses distances avec ses convictions et ses préjugés.

Son étude sur le suicide illustre cette démarche. Le suicide est, par nature, un acte profondément individuel. Durkheim montre pourtant que le suicide répond aussi à des facteurs sociaux. C’est un apport essentiel : expliquer le « social par le social ».

Sa postérité est considérable. Mais ce que je retiens surtout, c’est son exigence méthodologique.

 

Cette exigence m’a toujours à la fois intéressé et heurté. Se détacher de ses présupposés est nécessaire, mais se débarrasser entièrement de son histoire, de ses convictions, et du poids de notre époque me paraît impossible. N’y a-t-il pas un risque de revendiquer une objectivité que l’on ne peut jamais pleinement atteindre ?

Bien sûr. Aucun sociologue ne peut se départir complètement de ce qu’il est. C’est un débat qui taraude la discipline depuis sa naissance.

La sociologie appartient à l’univers des sciences sociales, au sein desquelles, à la différence des sciences dites « exactes », le sujet – celui qui agit – et l’objet – ce qui est observé – se confondent.

L’enjeu de la sociologie, comme pour d’autres sciences de l’homme, est donc de surmonter ce handicap, en construisant son propre objet d’étude, investi à partir de l’emploi de méthodes éprouvées, à l’instar des sondages d’opinion, des enquêtes qualitatives ou encore de l’analyse documentaire…

Il n’en demeure pas moins qu’au regard des spécificités de la démarche sociologique, la question de la subjectivité demeure centrale. 

 

Karl Marx n’est-il pas, à certains égards, le plus grand sociologue de tous les temps ? Qu’on partage ou non ses idées, ses travaux sur le capitalisme sont considérables, tout comme sa postérité intellectuelle et politique. Faut-il le ranger parmi les sociologues ?

Un débat sur cette question existe mais sa place dans l’histoire de la sociologie est largement reconnue.

Marx a apporté des éléments fondamentaux touchant à l’analyse des classes sociales, des rapports de pouvoir et du fonctionnement du capitalisme.

Son approche des liens de dépendance entre les infrastructures économiques et les superstructures politiques ou idéologiques demeure essentielle.

Cette lecture est discutable mais son apport est indéniable, nourri par les économistes classiques, la philosophie allemande et la pensée socialiste. 

 

Vous parlez à son sujet d’une sociologie « prophétique ». Pourquoi ?

Parce qu’il associe une analyse de la société à une perspective sur son devenir.

Il décrit le capitalisme, ses mécanismes et ses contradictions, tout en inscrivant cette exploration scientifique dans un projet de transformation politique.

C’est cette articulation qui permet de parler de sociologie « prophétique ».

Utilise des méthodes, des concepts, tout en procédant cependant à une interprétation de la société qui aura inspiré – l’histoire et les faits l’attestent – des révolutions et des régimes politiques totalitaires… 

 

Venons-en à Raymond Aron. N’est-il pas une sorte d’électron libre, presque une anomalie dans la sociologie française ? 

Auteur du magistral ouvrage, Les étapes de la pensée sociologique, Raymond Aron n’est pas classé directement dans la sphère des sociologues.

D’abord penseur politique, a été, il est vrai, un sociologue critique de la démarche sociologique, rendant compte de ses contradictions et de ses divisions scientifiques.  

Raymond Aron a aussi largement investi le champ des relations internationales, prolongement logique de toutes ses réflexions stratégiques sur les sociétés et les régimes politiques.

 

Sa formule du « spectateur engagé » semble réconcilier l’observation du monde et l’existence de convictions…

Oui, Raymond Aron est aussi un homme de son époque, engagé dans les débats, tout en apportant un regard sur l’histoire des idées et des idéologies. C’est aussi ce qui fait la singularité de son parcours.

 

Puis-je vous poser une question directe, Philippe Mocellin ? 

Allez-y, ne vous gênez pas !

 

Qu’est-ce qui vous distingue de vos collègues ? Les méthodes ou les conclusions ?

Ce que je défends, c’est une sociologie qui repose sur des méthodes scientifiques, qui ne se laisse pas conduire par des injonctions politiques.

Je dénonce le mélange des genres et quand la sociologie devient le moyen de servir un agenda politique.

 

Une partie de l’échiquier politique a-t-elle tort de se désintéresser de la sociologie ?

Oui, elle a tort.

Je comprends l’origine de sa méfiance mais refuse le mépris qu’elle suscite parfois… 

Si certains responsables politiques prenaient le temps de s’y intéresser, ceux-ci pourraient tirer parti de la sociologie et de ses analyses.

 

Les politistes et les spécialistes des sondages semblent pourtant bénéficier d’une reconnaissance plus large. Ont-ils mieux échappé à cette défiance ?

La sociologie électorale a en effet acquis, en référence à la magistrale étude d’André Siegfried du début du XXe siècle, une véritable reconnaissance au sein du monde politique.

La dimension scientifique d’une enquête d’opinion est  globalement acceptée et même si en fonction de la sensibilité des sujets, le débat sur la méthode existe légitimement.

Si les politologues et les sociologues partagent une partie de ces outils d’observation ils ne s’intéressent pas toujours aux mêmes objets.

La sociologie électorale me paraît, en tout état de cause, avoir été relativement moins affectée par certaines querelles idéologiques.

Ces départements de la sociologie ouvrent aussi quelques perspectives professionnelles aux étudiants…. 

 

Vous vous intéressez également à la géopolitique. La sociologie constitue-t-elle un outil pour comprendre les enjeux diplomatiques et les relations internationales ?

Oui, pratiquer la sociologie politique conduit à s’intéresser aux enjeux géopolitiques.

S’est développée une sociologie des relations internationales qui étudie, notamment, les rapports de force, les structures multilatérales et l’organisation des économies et des échanges.

C’est une approche qui me paraît particulièrement utile aujourd’hui, dans un monde fracturé, dominé par un désordre ambiant, alimenté par des relations civilisationnelles conflictuelles. 

La géopolitique est elle-même une discipline vivante, qui a beaucoup évolué. Longtemps discréditée par les usages qui en avaient été faits, notamment à l’époque du nazisme, elle est revenue au premier plan.  

 

Quel message souhaitez-vous finalement transmettre avec cette Introduction à la sociologie ?

Ce livre a une vocation pédagogique et didactique.

Je n’ai pas la prétention d’avoir écrit un traité de sociologie ou de proposer une nouvelle théorie.

Je cherche à mettre en perspective l’histoire de cette science et à montrer comment celle-ci s’empare des problèmes actuels.

Je souhaite permettre au lecteur de saisir ce que la sociologie recherche, de faire découvrir des auteurs dont les œuvres demeurent des références.

Donner une lecture du monde qui ne soit pas trop caricaturale et qui ne se résume pas à quelques clics sur les réseaux sociaux.

Prendre le temps de lire, confronter les approches et accepter la complexité des phénomènes sociaux. Passionnant….

 

Propos recueillis par Michel Taube

Philippe Mocellin, Introduction à la sociologie (auteurs, courants, méthodes, grands thèmes), 2e édition, Ellipses, 2026, 240 pages, 22 euros.

Michel Taube

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