Il y a plus de vingt-cinq ans déjà, Jean-Pierre Chevènement parlait de « sauvageons » pour désigner certains jeunes délinquants qui s’en donnent à cœur joie pendant les manifestations légitimes de beaucoup de Français qui souhaitent exprimer pacifiquement leurs revendications. A l’époque, le mot avait fait scandale. Aujourd’hui, alors que la France s’apprête à connaître de nouvelles manifestations demain partout dans les grandes villes, le risque est de voir se mêler à nouveau comme ce tragique samedi 17 octobre dernier des étudiants à bout du système et des casseurs qui n’ont d’autre projet que la violence. Mais derrière les affrontements, une réalité s’impose progressivement et qui nous fait perdre beaucoup d’énergie et de temps : au-delà des piteuses années Macron pendant bientôt dix ans, le malaise français est devenu général. Étudiants, enseignants, salariés, retraités, agriculteurs, policiers, pompiers, ambulanciers : tous expriment, à leur manière, le même sentiment d’abandon. Mais les forces de l’autorité sont dans leur rôle, celui de tenter de faire respecter l’ordre. Samedi dernier, ça a craqué et le Ministère de l’intérieur qui avait largement sous-estimé les rangs de la colère et les opportunistes du chaos avait reconnu une perte de contrôle.
Beaucoup se cachent derrière les jeunes et les soutiennent à leur façon. Les étudiants réclament des moyens pour étudier, les enseignants pour transmettre, les soignants pour travailler dignement, les pompiers pour intervenir, les ambulanciers pour secourir. Quant aux policiers, ils doivent assurer des missions toujours plus difficiles avec des effectifs et des moyens souvent insuffisants comme la semaine dernière. Ils sont aussi parents et ont leurs humeurs. Pourquoi opposer ces Français les uns aux autres alors qu’ils subissent les conséquences d’un même affaiblissement de l’État, pour ne pas dire autre chose ? La colère est compréhensible, mais elle ne justifie ni les violences ni les destructions. Brûler un véhicule, dégrader une école, incendier une mairie ou attaquer un commissariat ne fait qu’alourdir la facture d’un pays déjà surendetté.
Les policiers ne sont pas les ennemis du peuple
Il faut aujourd’hui défendre clairement nos policiers et nos gendarmes. Non parce qu’ils seraient au-dessus des lois ou de toute critique, mais parce qu’ils assurent une mission républicaine indispensable et sensible. Ils ne décident ni des budgets, ni des réformes, ni des orientations politiques du gouvernement. Ils doivent pourtant en gérer les conséquences dans la rue, parfois au péril de leur intégrité physique. Un policier n’est pas responsable de la faillite des finances publiques, pas davantage qu’un étudiant, un pompier ou un ambulancier. Mais la majorité est là pour nous protéger des vandales et des racailles qui risquent à nouveau de se déverser dans nos grandes villes.
Faire des forces de l’ordre les boucs émissaires de la crise nationale est une profonde erreur. Les abus éventuels doivent naturellement être sanctionnés, mais il serait tout aussi injuste de condamner collectivement ceux qui protègent la population. Depuis des années, nous exigeons davantage de tous nos services publics sans leur donner systématiquement les moyens de remplir leurs missions. Nous demandons aux policiers de maintenir l’ordre, aux enseignants de former la jeunesse, aux soignants de sauver des vies et aux pompiers d’intervenir partout. Tous devraient être du même côté : celui de la République et de l’intérêt général. Le véritable adversaire n’est pas celui qui manifeste ou celui qui porte un uniforme, mais un système politique qui a progressivement laissé se dégrader les moyens de l’État.
Le sursaut national ou la perte de notre souveraineté
Car derrière la colère sociale et les violences se cache une réalité autrement plus inquiétante : la France n’a plus les moyens de toutes ses promesses. A l’approche des élections présidentielles de 2027, la colère et bientôt la haine vont monter crescendo. La dette s’accumule, les déficits persistent, les intérêts à payer pèsent sur les budgets et les marges de manœuvre se réduisent. Chaque gouvernement promet davantage, chaque catégorie sociale réclame légitimement des moyens, mais la même question demeure : avec quel argent peut-on satisfaire tout le monde ? Surtout quand les caisses sont vides et que l’hexagone est au bord de la récession et de la tutelle. La France reste une grande puissance économique, mais elle s’est enfermée dans un système où les dépenses et les engagements progressent plus vite que sa capacité à les financer durablement.
Il faut désormais avoir le courage de dire que nous ne sauverons ni l’école, ni l’hôpital, ni la police, ni la justice sans remettre de l’ordre dans nos finances publiques de tout urgence. Ce n’est pas Macron qui va s’y atteler pendant les derniers six mois de son mandat, lui qui n’a jamais été élu local et qui a progressivement perdu tout contact avec le réel et le quotidien des Français qui se retrouvent à devoir payer des sommes astronomiques pour avoir seulement le luxe de se déplacer de chez eux à leur lieu de travail. Donc au fond à quoi bon manifester et mettre en danger nos concitoyens, leurs biens, leurs moyens de subsistance, et leur vie ? À défaut, nous risquons de perdre progressivement notre liberté de décision. La mise sous tutelle financière de la France n’est pas une fatalité, mais le risque d’une souveraineté budgétaire amputée par nos créanciers et les contraintes européennes doit être pris au sérieux. Quel paradoxe ce serait de manifester pour défendre notre modèle social tout en laissant disparaître les moyens économiques qui permettent de le financer !
La France n’a pas besoin d’une guerre entre manifestants et policiers, entre jeunes et retraités, entre fonctionnaires et salariés du privé. Nous sommes en train de nous dresser les uns contre les autres un peu gratuitement alors qu’il ne se passera strictement rien pendant six mois, comme il ne se passe plus rien depuis deux ans certes. Notre pays a besoin d’un sursaut national, d’un effort de vérité et d’un redressement collectif. Cela suppose de rompre avec les promesses impossibles, de restaurer notre capacité à produire de la richesse, de protéger les missions essentielles de l’État et de répartir équitablement les sacrifices nécessaires. Nous sommes tous embarqués sur le même bateau et avons beaucoup plus à sauver ensemble qu’à gagner les uns contre les autres. Avant que les contraintes financières ne décident à notre place de l’avenir du pays, il est temps de retrouver le sens de l’intérêt national. Notre véritable ennemi n’est pas le Français d’en face. C’est le déni de réalité qui menace de nous entraîner tous dans le même naufrage.
Sébastien Boussois

















