Edito
11H01 - vendredi 23 octobre 2026

De Jean-Paul Huchon à Raphaël Glucksmann ? L’édito de Michel Taube

 

De Jean-Paul Huchon à Raphaël Glucksmann ? L’édito de Michel Taube

Avec la mort de Jean-Paul Huchon, disparu à 80 ans, une certaine idée de la gauche française perd l’un de ses visages. Une gauche gestionnaire, sérieuse, attachée au dialogue social, convaincue que la transformation de la société exige de la compétence, de la patience et du respect pour ceux qui la font vivre. Cette deuxième gauche dont Michel Rocard fut la grande voix et dont Huchon fut, pendant des décennies, l’un des fidèles artisans.

Car on ne comprend rien à Jean-Paul Huchon si l’on oublie Michel Rocard. Il fut son bras droit, son homme de confiance, son directeur de cabinet au Plan puis à l’Agriculture, de 1981 à 1985, avant de le retrouver à Matignon, de 1988 à 1991. À Conflans-Sainte-Honorine, il fut son adjoint avant de lui succéder comme maire en 1994. Des cabinets ministériels à la mairie, des batailles socialistes aux responsabilités gouvernementales, leurs parcours furent intimement liés. Huchon connaissait le rocardisme de l’intérieur, jusque dans ses exigences quotidiennes.

Cette proximité dépassait les fonctions et les organigrammes. Elle était faite d’amitié, de fidélité et de convictions partagées. Huchon accompagna Rocard jusque dans ses dernières heures et consacra à leur compagnonnage un livre, « C’était Rocard ».

Il appartenait à cette famille politique pour laquelle le nom de Rocard désignait une manière de penser, de travailler, de regarder la France. Une école de gouvernement, avec ses scrupules, ses obstinations et cette conviction que l’intelligence devait encore servir à quelque chose en politique !

La deuxième gauche avait une ambition que l’on aurait tort de réduire à la bonne tenue des comptes publics. Issue notamment du PSU et du syndicalisme réformateur, nourrie par la CFDT, elle portait une aspiration à l’émancipation. Le dialogue social, la participation des salariés, l’autonomie des acteurs, jusqu’à l’autogestion, occupaient une place essentielle dans son imaginaire. Elle voulait donner du pouvoir à la société elle-même. Faire confiance aux associations, aux syndicats, aux collectivités, à tous ces lieux où les citoyens peuvent décider et agir ensemble.

Une gauche libérale ? Oui, si l’on entend par là une gauche attachée aux libertés, au pluralisme, à l’initiative et à la responsabilité. Le mot mérite d’être assumé, à condition de se souvenir de l’ambition sociale qui l’accompagnait. La liberté d’entreprendre pouvait aller de pair avec la protection des salariés. La création de richesses devait permettre le progrès social. Et la négociation avait une dignité propre : obtenir un accord, même imparfait, pouvait améliorer davantage la vie des gens que des années de proclamations indignées.

 

À la tête de l’Île-de-France, de 1998 à 2015, Huchon inscrivit son parcours dans la durée des responsabilités. Dix-sept années à présider une région, à arbitrer, à composer avec des partenaires, à répondre aux besoins des habitants. Son bilan peut évidemment être discuté. Huchon n’avait certes pas les qualités politiques d’un Rocard pour composer avec les contradictions qu’impose la gestion d’une si grande collectivité.

Rocard, Huchon… Que reste-t-il aujourd’hui de cette culture politique ? La question traverse toute l’histoire récente du socialisme français. Dès 2008, Huchon avait donné à l’un de ses livres un titre prémonitoire : « De battre, ma gauche s’est arrêtée ».

Depuis, les défaites, les renoncements et les affrontements entre héritiers ont dispersé cette famille. Des électeurs sont partis vers le centre. D’autres se sont réfugiés dans l’abstention. Beaucoup attendent encore une gauche capable de parler de justice sociale avec le souci des moyens, de défendre l’entreprise et d’écouter ceux qui y travaillent.

Il y a eu certes la gauche plurielle de Lionel Jospin mais ce dernier, lui aussi disparu récemment, bien que d’une gauche morale et rigoureuse qui le rapprochait de Rocard, tanguait plus du côté de l’héritage mitterrandien dans quelques décisions désastreuses qu’il a prises avec les 35h et sa soumission au diktat des Verts (déjà !).

Et puis enfin l’espoir porté par Dominique Strauss-Kahn en 2012, incarnation d’une gauche libérale et gestionnaire. On connaît l’épilogue…

C’est dans cette attente du retour d’une gauche républicaine et gestionnaire que Raphaël Glucksmann cherche aujourd’hui sa place. Son engagement européen, son soutien à l’Ukraine et son refus de l’alliance avec Jean-Luc Mélenchon dessinent les contours d’une gauche qui assume la défense de la démocratie libérale. J’y vois la possibilité d’une filiation avec cette tradition rocardienne devenue politiquement orpheline.

Une possibilité qui oblige : faire renaître une famille de pensée demande davantage que d’en recueillir les électeurs. Glucksmann saura-t-il, dans la construction même de sa campagne présidentielle, retrouver le goût du dialogue social, entendre les entrepreneurs comme les salariés, prendre au sérieux les contraintes économiques et construire des compromis qui tiennent. Il lui faudra cette connaissance du pays que donnent les responsabilités locales, cette attention aux détails qui faisait la force des hommes de gouvernement.

L’héritage de Rocard et de Huchon se mérite dans le travail et se vérifie dans les actes.

Depuis la disparition de Rocard, cette gauche libérale semblait morte politiquement. Jean-Paul Huchon en conservait la mémoire, les réflexes et la fidélité. Glucksmann veut aujourd’hui la faire renaître. Voilà le pari qui se dessine au moment où disparaît l’un de ses derniers grands témoins : les nostalgiques de Rocard* et de Huchon voteront Glucksmann. À lui de leur offrir un avenir à la hauteur de leurs souvenirs.

 

Michel Taube

L’auteur de ces lignes a été secrétaire du club Convaincre à Colmar dans les années 1990, lequel rassemblait les rocardiens non membres du PS.

Michel Taube