Edito
19H00 - jeudi 22 octobre 2026

Brice Masseix : quand la justice ne dissuade plus, elle échoue à protéger

 

Brice Masseix : "je refuse de payer pour un combat que d’autres m’ont imposé"

La justice doit protéger. Protéger ceux qui viennent de subir une infraction, mais aussi ceux qui pourraient devenir les prochaines victimes. Lorsqu’une sanction devient un risque acceptable pour celui qui transgresse, c’est cette mission de protection qui est en échec.

Après les pillages et les violences, les victimes attendent davantage que des condamnations de principe. Elles veulent savoir si ceux qui ont détruit leur travail, menacé leur famille ou porté atteinte à leur intégrité seront réellement sanctionnés, si leur préjudice sera réparé et si la réponse judiciaire dissuadera d’autres personnes de reproduire le même acte.

 

Prononcer des sanctions à la hauteur des faits

À Nantes, le 19 octobre, trois hommes jugés pour des vols et tentatives de vol au Foot Locker et à la Fnac ont été condamnés à quatre, six et huit mois de prison avec sursis. Dans l’un des dossiers, le parquet avait requis six mois ferme. Le tribunal a sanctionné. Mais quelle force dissuasive ces peines auront-elles pour leurs destinataires et pour ceux qui seraient tentés de les imiter ?

Ces décisions posent une question plus large : huit mois de prison avec sursis pour un pillard, est-ce une réponse à la hauteur des années de travail et de sacrifices qu’un commerçant peut perdre en une soirée ?

La peine se compte en mois. Pour la victime, les conséquences peuvent se compter en années : activité interrompue, dettes, emplois menacés, peur de recommencer. La réparation financière, lorsqu’elle intervient, n’efface pas nécessairement les pertes d’activité, l’épuisement ou le traumatisme.

À Paris, après le pillage du Darty de République dans la nuit du 18 au 19 octobre, sept suspects ont été mis en examen et placés sous contrôle judiciaire. Ils restent poursuivis et présumés innocents. Leur remise en liberté ne constitue ni une relaxe ni une décision définitive sur leur culpabilité. Mais les victimes sont en droit de demander si les mesures prises dans l’attente du jugement suffisent à prévenir de nouveaux faits.

 

Refuser l’injustice pour les victimes et l’impunité pour les auteurs

Une réponse perçue comme dérisoire nourrit le sentiment d’injustice chez les victimes et peut renforcer le sentiment d’impunité chez les auteurs. Les premières continuent de subir ; les seconds peuvent croire qu’ils ont finalement peu à perdre.

Un commerçant dont le magasin a été saccagé ne retrouve pas son activité parce que celui qui l’a pillé présente des garanties d’insertion. Un policier blessé ne retrouve pas sa santé parce que son agresseur exprime des regrets.

La justice doit tenir compte de la personnalité de l’auteur. Mais les conséquences subies par les victimes, elles, ne s’adaptent ni à leur personnalité ni à leur capacité à les supporter. L’individualisation de la peine ne doit jamais faire disparaître la gravité de l’acte ni la nécessité d’en empêcher la répétition.

Cette « injustice judiciaire », c’est le déséquilibre qui s’installe lorsque la victime supporte durablement les conséquences d’un acte et que son auteur n’en éprouve qu’une contrainte limitée. Ce déséquilibre contribue à la crise actuelle : il affaiblit la confiance de ceux qui respectent la loi et peut conforter ceux qui pensent pouvoir la transgresser sans conséquence sérieuse.

 

Empêcher que les condamnations se répètent

Un chiffre devrait nous interpeller : en 2024, 52,9 % des personnes condamnées pour vol ou recel étaient en état de récidive légale ou de réitération, selon le ministère de la Justice. Plus d’un condamné sur deux dans ces catégories avait donc déjà été condamné dans les conditions retenues par ces deux indicateurs.

Dans le détail, 28,6 % relevaient de la récidive légale et 24,3 % de la réitération, c’est-à-dire d’une nouvelle infraction après une condamnation dans les cinq années précédentes, sans remplir les conditions de la récidive légale.

Il s’agit des antécédents des personnes condamnées en 2024, et non d’une prédiction de leur comportement après le jugement. Le chiffre concerne l’ensemble des vols et recels, pas uniquement les pillages. Il montre néanmoins que, pour une part importante des condamnés, la justice était déjà intervenue.

La question est donc concrète : qu’a produit cette première intervention ? Lorsqu’une personne revient devant un tribunal, nous devons examiner la sanction, son exécution, le suivi et les mesures destinées à prévenir de nouveaux faits. La répétition des infractions ne peut devenir une routine administrative.

 

Faire de la sanction une conséquence réelle

La fermeté ne se mesure pas uniquement au nombre de mois inscrit dans un jugement. Elle suppose une réponse rapide, une peine réellement exécutée et des obligations dont le respect est contrôlé. Un sursis probatoire, un travail d’intérêt général ou une obligation de réparation doivent représenter une contrainte effective, avec une réponse aux manquements.

L’auteur ne doit pas pouvoir intégrer la sanction dans son calcul comme une dépense acceptable. Les profits tirés de l’infraction doivent être recherchés et retirés. La réparation due aux victimes doit être poursuivie jusqu’à son exécution, et non rester une ligne dans une décision.

La réinsertion participe à la protection de la société lorsqu’elle réduit le risque de nouvelles infractions. Elle doit être exigeante, suivie et évaluée. Comprendre le parcours d’un auteur sert à empêcher qu’il recommence ; cela ne doit jamais conduire à relativiser ce qu’il a fait subir.

Les citoyens renoncent à se faire justice eux-mêmes parce qu’ils attendent de l’État qu’il enquête, juge et protège. Cette confiance oblige l’institution. La justice privée demeure inacceptable, mais la condamner ne dispense pas de répondre à ceux qui se sentent abandonnés par la justice publique.

La crise actuelle ne se résoudra pas si les victimes restent seules avec leurs pertes et leurs blessures tandis que les auteurs pensent pouvoir recommencer. Une justice humaine doit aussi l’être pour ceux qui subissent.

Quand la justice ne dissuade plus, elle échoue à protéger. Et chaque nouvelle victime que l’on aurait pu éviter rappelle le prix de cet échec.

 

Brice Masseix
Entrepreneur, enseignant et ancien conseiller municipal

 

Sources

Actu44, 20 octobre 2026 : https://www.actu44.fr/vols-au-foot-locker-et-a-la-fnac-de-nantes-trois-jeunes-hommes-condamnes-avec-sursis/

Le Parisien, 21 octobre 2026 : https://www.leparisien.fr/faits-divers/pillage-de-darty-a-republique-sept-suspects-mis-en-examen-et-places-sous-controle-judiciaire-21-10-2026-7WW236IBJVC7RPPFJUFSXKGJ4I.php

Ministère de la Justice, Chiffres clés 2025, version corrigée : https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2026-03/Chiffres_Cles_2025_corrV2.pdf