
Marine Le Pen a un talent politique incontestable : elle sait mettre des mots sur les inquiétudes des Français.
La France doute. L’autorité de l’État s’est affaiblie. La confiance dans les institutions recule.
L’Europe fonctionne mal et a besoin d’être profondément réformée. Nos services publics sont à bout de souffle. Une partie de la jeunesse ne croit plus en la promesse républicaine.
Tout cela mérite d’être dit. Mais tous les Français le savent depuis quelque temps déjà, et le Centre et la Droite le disent aussi bien.
Lorsque le ciel est bleu, il n’est pas nécessaire d’être météorologue pour constater qu’il est bleu. Il suffit d’ouvrir les yeux. Mais le météorologue est nécessaire pour connaître le temps de la semaine. Cela permet aux agriculteurs de préparer leurs tâches et aux citadins de savoir s’ils doivent prévoir un parapluie ou une ombrelle.
Les constats de Marine Le Pen ne valent que pour l’instant présent, voire pour hier, ils ne permettent en rien de préparer demain.
Car un constat n’est pas un programme. Et lorsqu’on regarde le programme de Marine Le Pen, on peut redouter demain…
Le programme, c’est pourtant là que commence la difficulté de son discours prononcé à Orléans.
Le Rassemblement national excelle depuis des années dans l’art de décrire ce que chacun voit. Il transforme les inquiétudes en diagnostic, les colères en phrases, les fractures en slogans.
Mais gouverner commence précisément là où le commentaire s’arrête.
Dire que la démocratie fonctionne mal est une chose. Proposer la proportionnelle comme solution en est une autre.
Elle peut certes mieux représenter la diversité des opinions. C’est son mérite. Mais, nous le voyons dans les pays qui ont adopté ce système, comme dans notre assemblée actuelle, mise en place par une élection proportionnelle dans les faits. Certes la diversité des opinions est respectée, mais ce système met à mal la gouvernabilité d’un pays.
Selon la manière dont elle est organisée, elle peut aussi éloigner l’élu de son territoire, renforcer le pouvoir des directions nationales sur la composition des listes, transformer davantage encore le député en représentant de son parti plutôt qu’en représentant d’une circonscription, et privilégier l’apparatchik à l’homme ou la femme de conviction.
Notre scrutin majoritaire est imparfait. Mais il conserve quelque chose de précieux : un député a un territoire, des électeurs, une permanence, des comptes à rendre.
Changer le mode de scrutin ne répare donc pas, à lui seul, la démocratie.
De la même manière, dénoncer Bruxelles est facile.
L’Europe est bureaucratique. Elle est souvent lente. Elle produit trop de normes. Elle n’a pas encore construit la puissance stratégique que le monde exige désormais.
Mais que fait-on ensuite ?
Face aux États-Unis et à la Chine, face à la révolution technologique, aux enjeux de défense, d’énergie, d’intelligence artificielle, d’industrie, quelle influence réelle conserverait une France isolée ?
On peut vouloir moins de bureaucratie européenne tout en considérant que nous avons besoin de davantage de puissance européenne.
Réformer l’Europe est un projet. La rendre responsable de tous nos maux est une facilité.
Puis vient cette idée surprenante et nouvelle du « droit au beau ».
L’intention est séduisante. Qui serait contre la beauté ? Mais qu’est-ce que le beau ?
Victor Hugo écrivait, dans la préface de Cromwell, : « Le beau n’a qu’un type ; le laid en a mille. » Et Quasimodo nous rappelle justement que ce qui paraît laid peut receler une immense beauté intérieure. On pourrait même dire que le laid c’est le beau.
La beauté n’est pas un décret. Elle est subjective.
L’État peut protéger notre patrimoine, préserver nos paysages, favoriser une architecture digne, combattre l’enlaidissement de certains espaces urbains. Mais proclamer un « droit au beau » ne construit ni une école, ni un logement, ni un commissariat. Ce « droit » peut même rappeler certaines politiques nauséabondes où l’on trouve « beau » les grands blonds aux yeux bleus, ou les publicités qui privilégient les femmes minces à forte poitrine. Quid des autres ?
Une belle formule n’est pas une politique publique.
Marine Le Pen affirme également vouloir dépasser la droite et la gauche. Elle prétend n’être ni aile droite ni aile gauche mais oiseau. L’image peut sembler jolie. Mais une métaphore ornithologique ne constitue pas une doctrine économique, sociale ou diplomatique. Ce serait un peu prendre les Français pour des pigeons ou les perdreaux de l’année…
À force de vouloir être l’oiseau tout entier, encore faut-il dire dans quelle direction il va voler. Et surtout comment.
Voilà peut-être le véritable enjeu de cette présidentielle.
Les Français connaissent parfaitement les problèmes de la France. Ils vivent les déserts médicaux. Ils voient les violences. Ils paient les impôts et voient les déficits et la dette pourtant s’envoler. Ils subissent les lourdeurs administratives. Ils cherchent des logements pour leurs enfants. Ils savent que notre appareil productif s’est affaibli.
Ils n’ont pas besoin qu’on leur explique indéfiniment ce qu’ils vivent. Ils ont besoin qu’on leur dise ce que l’on fera le 15 mai au matin. Comment redonner, vraiment, du pouvoir d’achat aux personnes qui travaillent comme aux retraités, comment améliorer notre système de santé, comment relancer la croissance économique, comment réduire la dette et nos déficits, comment restaurer l’Autorité, comment relancer le logement et la construction, avec une véritable politique publique du logement, comment rétablir la sécurité partout, comment améliorer notre système éducatif…
Non pas « Yakafokon » mais combien cela coûtera. Qui paiera. Quelle réforme sera prioritaire. À quoi faudra-t-il renoncer.
Gouverner, ce n’est pas dresser la liste de ce que l’on voudrait ; c’est dire comment on le fait. Gouverner, c’est choisir.
C’est là que devrait commencer le vrai débat de 2027. Non pas entre ceux qui voient les problèmes et ceux qui refuseraient de les voir. Mais entre les solutions proposées, les contraintes assumées, les choix expliqués.
La politique retrouve sa dignité lorsqu’elle cesse de promettre l’impossible et accepte enfin de traiter le réel.
Le ciel était bleu hier ; il l’est peut-être aussi aujourd’hui. Merci pour l’information. Mais cela ne nous donne pas le temps pour demain !
La France n’a pas besoin des prévisionnistes de la veille mais de gens courageux qui proposent un cap, réforment notre pays, et l’orientent vers un avenir radieux.
Patrick Pilcer
Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers.


















