Edito
07H15 - vendredi 23 octobre 2026

Fabrice Haccoun : « C’est Nicolas qui paye… et Mehdi alors ? »

 

« C’est Nicolas qui paye. »

Cette formule, apparue sur les réseaux sociaux, est censée incarner le sort du Français de souche, éternel pigeon qui cotise, paie ses impôts et finance un système dont d’autres profiteraient sans jamais contribuer. Derrière ce slogan, une opposition commode : d’un côté, ceux qui paient ; de l’autre, ceux qui se gavent (entendez les gens d’origine étrangère mais aussi désormais les « boomers » considérés comme des assistés après avoir rebâti ce pays).

Je n’ai jamais utilisé cette expression. Je me méfie des raccourcis manichéens et des vérités prétendument évidentes qui dispensent de réfléchir. Je pensais que ce slogan resterait un gimmick de réseaux sociaux. Mais lorsqu’un responsable des Républicains, Jonas Haddad, avocat, vice-président de la région Normandie et porte-parole du parti, en fait le titre et le sujet d’un livre, on change de registre. Le slogan devient un argument politique, au moment même où la droite se prépare à la bataille présidentielle.

Le fond du livre est intéressant puisqu’il traite de la nécessaire réforme du contrat social que j’appelle de mes vœux depuis des années. Mais le titre est d’une extrême maladresse même si on comprend pourquoi il a été choisi.

D’abord, cette affirmation est fausse dans son principe. Pourquoi Nicolas serait-il nécessairement celui qui paie, et Mehdi par exemple celui qui profite ? J’ai choisi ce second prénom parce qu’il symbolise ces Français issus de l’immigration maghrébine qui veulent faire coexister leurs racines et leur appartenance nationale. Que fait-on de ces millions de Mehdi qui entreprennent, dirigent des entreprises, travaillent, cotisent et paient leurs impôts ? Leur contribution ne vaut elle rien ? Que peuvent-ils ressentir en lisant ce titre ?

Et puisque nous sommes dans les caricatures, poursuivons le raisonnement. Que dire de ces Nicolas qui, après avoir bénéficié pendant vingt-cinq ans de l’éducation, des infrastructures et des services publics financés par les « boomers » qu’ils stigmatisent désormais, travaillent quelques mois avant de profiter du chômage via une rupture conventionnelle souvent demandée pour faire le tour du monde, devenir coach en développement personnel ou professeur de Yoga sans prendre de risque (cas très courant) ? Que dire de ces Nicolas dont les seules questions lors des entretiens d’embauche tournent autour des avantages sociaux offerts par la société ? Leur prénom les rendrait-il moins suspects ? Bien sûr que non. C’est précisément le problème : un comportement individuel ne se déduit ni d’un prénom, ni d’une origine, ni d’une religion.

Si je pousse volontairement le trait, c’est pour souligner l’absurdité du procédé. Car ce slogan ne se contente pas de simplifier la réalité : il désigne des boucs émissaires et fracture la société. La France a besoin d’unité, pas d’une opposition artificielle entre des Français supposément méritants et d’autres qui seraient, par nature, des profiteurs.

Je combats depuis des années les discours qui enferment nos concitoyens dans des catégories pour servir une cause politique. Je le fais face à une extrême gauche qui essentialise les individus au nom de ses combats. Je ne saurais accepter que la droite adopte à son tour cette logique.

Car la véritable fracture française n’est pas ethnique, raciale, religieuse ou générationnelle. Elle est d’abord sociale et politique.

D’un côté, il y a celles et ceux qui, français ou étrangers, jeune ou vieux, résidant en France, jouent le jeu de la République. Catholiques, juifs, musulmans ou athées, noirs ou blancs, qu’ils s’appellent Nicolas, Robert, Mehdi, David, Sonia, Mahyar, Raouia, Bakary ou Sirine, ils travaillent, entreprennent, élèvent leurs enfants et contribuent à la richesse économique et culturelle du pays. Ils ont en commun cette conviction que la France est leur maison et qu’il faut la protéger et la chérir. 

De l’autre côté, il y a ceux qui, quels que soient leurs prénoms, leurs origines, ou leur âge méprisent la France, vivent de ses contradictions et cherchent à affaiblir ce qui fait sa cohésion. Il y a certes des Marwan, des Houria et des Sofia qui rejettent notre pays, tout comme il y a des Jean-Luc, des Manon, des Ersilia et des Mathilde qui voudraient déconstruire son héritage tout en en profitant allègrement. Aucun prénom ne constitue un brevet de patriotisme, pas plus qu’une origine ne vaut condamnation.

La véritable ligne de partage passe donc ailleurs : entre ceux qui veulent faire entrer la France dans le XXIe siècle, lui rendre sa puissance et préserver sa liberté, et ceux qui rêvent de la ramener à des modèles du passé, qu’ils se réclament de la lutte des classes ou d’un ordre religieux rigoriste.

Ma seconde remarque est plus politique. Comment un parti comme Les Républicains, auquel je reste profondément attaché, peut-il croire qu’un tel discours constitue une stratégie de conquête ?  J’ai beaucoup de sympathie pour Jonas Haddad, et c’est pour cette raison que je regrette qu’il emprunte des chemins qui rappellent ceux d’Éric Zemmour. À vouloir occuper le terrain de l’opposition entre les catégories de population, la droite risque de perdre ce qui devrait faire sa singularité : sa capacité à rassembler autour d’un projet national.

Je lance donc un appel solennel aux forces politiques de droite, dont j’espère ardemment la victoire en 2027. Face aux discours qui dressent les Français les uns contre les autres, opposez un projet fédérateur. La conquête du pouvoir n’est pas une fin en soi, gagner une élection n’est que le commencement. Il faudra ensuite gouverner, redresser le pays et lui redonner confiance en lui-même. Nous n’y parviendrons pas en désignant des boucs émissaires, mais en restaurant le sentiment d’appartenance à une même communauté nationale. 

Ces dernières années, les Français ont trop souvent été réduits à une juxtaposition de communautés et d’intérêts concurrents, ils sont devenus une population. Nous ne réussirons à redresser le pays que si nous parvenons à en faire de nouveau un peuple.

Et ce peuple n’a pas besoin de choisir entre Nicolas et Mehdi. Il a besoin que tous ceux qui veulent faire vivre la France puissent se reconnaître en elle.

 

Fabrice Haccoun

Entrepreneur du numérique et essayiste, auteur de « Rallumons les Lumières… pour sortir la France de l’obscurité », aux éditions de l’Archipel