Edito
15H55 - samedi 10 octobre 2026

Vénissieux, 28 août 1942 : quand le cinéma et la littérature font entrer le sauvetage de 108 enfants juifs dans la mémoire nationale. L’édito des Arts de Michel Taube

 
Vénissieux, 28 août 1942 : quand le cinéma et la littérature font entrer le sauvetage de 108 enfants juifs dans la mémoire nationale. L’édito des Arts de Michel Taube

Vénissieux, 28 août 1942 : quand le cinéma et la littérature font entrer le sauvetage de 108 enfants juifs dans la mémoire nationale. L’édito des Arts de Michel Taube

108 enfants. Dans la nuit du 28 au 29 août 1942 dans le camp de Vénissieux près de Lyon, 108 enfants juifs furent sauvés de la déportation.

Comment ? Grâce à qui ?

Plus de quatre-vingts ans plus tard, la littérature et le cinéma s’emparent de ce moment inouï de notre histoire.

L’histoire de ces enfants juifs sauvés par cette alliance de circonstance entre des résistants laïcs et l’Eglise catholique va entrer dans les salles de cinéma le 20 janvier 2027 avec La Troisième nuit, le nouveau film de Daniel Auteuil. De même, Dieu le fit (Ed.Marques-pages), le roman d’Anne Bassi que les lecteurs d’Opinion Internationale connaissent bien, sera réédité en décembre.

Mais avant de découvrir ces œuvres, il y eut une nuit. Une nuit de courage, de ruse et d’urgence.

Rembobinons.

Une nuit pour sauver 108 enfants

Le 26 août 1942, la police de Vichy arrête 1 016 juifs étrangers dans la région lyonnaise. Ils doivent être transférés le 29 août en zone occupée, vers Drancy. Parmi eux, une centaine d’enfants et d’adolescents. Il s’agit de la première rafle en zone sud. Des résistants informés avertissent aussitôt l’« Amitié chrétienne », œuvre interconfessionnelle lyonnaise officiellement chargée de secourir les étrangers dans la région lyonnaise, placée sous le haut patronage du cardinal Gerlier Primat des Gaules.

Autour de l’« Amitié chrétienne », plusieurs réseaux de résistance, laïcs ou religieux, œuvrent ensemble. Jusqu’à l’été 1942, les commissions de criblage étaient autorisées par l’administration de Vichy à examiner les situations individuelles des internés. Toutefois, un décret du 5 août 1942 prévoyait certaines catégories d’exemption à la déportation, notamment les enfants mineurs non accompagnés. Cette disposition allait offrir aux sauveteurs une faille inattendue dans la machine administrative de la persécution. Ils allaient retourner la règle contre ceux qui l’avaient conçue.

Durant la nuit du 28 au 29 août, des femmes et des hommes s’organisent pour sauver les enfants. Ils doivent convaincre les parents d’accepter l’impensable : abandonner légalement leurs enfants en signant une délégation de paternité au profit de l’« Amitié chrétienne ». Les enfants deviennent ainsi, aux yeux de l’administration, des « enfants mineurs non accompagnés » et peuvent échapper à la déportation. L’acte de délégation de paternité est imprimé en une centaine d’exemplaires. Il faut maintenant convaincre les parents de signer.

Une fois signés, les actes sont soumis à la commission de criblage composé de deux fonctionnaires de Vichy et des représentants des œuvres de secours, dont plusieurs sont engagés dans la Résistance et utilisent leur présence au sein de la commission pour tenter de sauver les internés.

Parmi les fonctionnaires de Vichy, Gilbert Lesage, officiellement responsable du Service social des étrangers à Vichy, utilise sa position administrative pour sauver des juifs. Il préside la commission et connait la subtilité des textes administratifs.

Les deux fonctionnaires de Vichy vérifient scrupuleusement chaque dossier. Les relations doivent rester cordiales, les fonctionnaires ne doivent pas se douter que les représentants des œuvres de secours sont en fait des résistants.

Plusieurs dizaines de dossiers sont acceptés. Le temps presse. Les résistants tentent de convaincre les parents affolés. Le départ des adultes vers Drancy a été avancé et aura lieu en pleine nuit.

Selon l’abbé Glasberg, le transfert des parents dans les bus en direction de Drancy mobilisera tous les gardes et permettra d’exfiltrer les enfants en toute discrétion.

Pendant la nuit, les enfants sont conduits dans le réfectoire, des autobus pénètrent dans le camp de Vénissieux. Le visage collé aux fenêtres du réfectoire, ils voient leurs parents monter dans les véhicules.

Quelques heures plus tard, une file d’enfants sort du réfectoire. Tous marchent vers la sortie du camp, des bus acheminés par les traminots résistants de Lyon attendent. Silencieusement, les enfants prennent place dans les véhicules et sont conduits en lieu sûr.

L’ « Amitié Chrétienne » a réussi à exfiltrer 108 enfants du camp de Vénissieux. Ils sont sauvés. Ils seront cachés sous de faux noms dans des familles catholiques et protestantes de la région lyonnaise que les résistants avaient trouvées.

Ce sauvetage est aujourd’hui considéré comme l’une des plus importantes opérations collectives de sauvetage d’enfants juifs en France pendant la guerre. Serge Klarsfeld, qui fut l’un des premiers à mettre en lumière cet épisode, a parlé du « sauvetage exceptionnel » des 108 enfants. Vénissieux fut selon lui un moment décisif dans le ralentissement de la coopération de la police française avec les nazis.

 

Vénissieux, 28 août 1942 : quand le cinéma et la littérature font entrer le sauvetage de 108 enfants juifs dans la mémoire nationale. L’édito des Arts de Michel Taube

« La troisième nuit », Vénissieux au cinéma

Pourtant, le sauvetage demeure encore méconnu. Il le sera sans doute un peu moins à partir du 20 janvier 2027, date de sortie de La Troisième Nuit, le nouveau film de Daniel Auteuil, sélectionné à Cannes en mai dernier sous une longue ovation. Le cinéaste y interprète l’abbé Alexandre Glasberg. Juif ukrainien converti au catholicisme et ordonné prêtre, Glasberg parlait couramment yiddish et restera toute sa vie fidèle à ses doubles origines.  Antoine Reinartz incarne Gilbert Lesage. Le film retrace ces quelques jours comme une course contre le temps, au cœur de la bureaucratie de Vichy et des réseaux de sauvetage.

Il faut se réjouir que cette histoire ait trouvé le chemin du cinéma. Qu’un réalisateur comme Daniel Auteuil consacre un film à Vénissieux est une chance. Le cinéma a ce pouvoir de faire entrer l’Histoire dans la mémoire de millions de personnes en lui donnant des visages, des voix, des gestes. Longtemps connue par ceux qui l’avaient vécue ou étudiée, la nuit de Vénissieux peut désormais toucher un public beaucoup plus vaste.

Mais tout film historique pose une question essentielle : jusqu’où peut aller la liberté de l’adaptation ?

L’adaptation ne peut pas tout raconter. Elle choisit ses héros, une trajectoire, un point de vue. Elle condense, simplifie parfois, laisse certains dans l’ombre pour en placer d’autres au premier plan. C’est sa liberté et même sa nécessité. Il ne faudrait pas reprocher à un film de ne pas être une thèse universitaire. Mais cette liberté n’est pas sans conséquence.

Car lorsqu’un événement est peu connu du grand public, le film risque de devenir pour beaucoup la seule image qu’ils garderont. Dès lors, le cinéma ne se contente plus de raconter l’Histoire, il contribue à en fixer les visages.

 

Le poids des lettres

Pour comprendre Vénissieux, il faut se plonger dans le travail de Valérie Portheret.

Pendant plus de vingt ans, l’historienne a recherché les enfants sauvés, retrouvé leurs traces, recueilli leurs témoignages et reconstitué leurs parcours. Sa thèse, puis ses livres, ont permis de retrouver ceux que les archives risquaient de réduire à une liste de 108 enfants. 

Dans son livre Vous n’aurez pas les enfants, publié en 2020 aux Éditions XO, préfacé par Serge Klarsfeld et Boris Cyrulnik, elle a redonné un visage, une histoire, parfois une descendance, à des noms qui auraient pu se perdre dans les archives.

Son travail, poursuivi jusque dans une adaptation en bande dessinée, a fait de Vénissieux une histoire vivante, documentée et incarnée. Valérie Portheret est conseillère historique de La Troisième Nuit. Le film arrive donc après un long travail de recherche et de transmission.

 

Charles Lederman : et Dieu le fit

La Troisième Nuit a fait le choix de mettre au premier plan Gilbert Lesage et l’abbé Glasberg, deux figures effectivement centrales et héroïques de ce sauvetage. Mais Vénissieux fut une histoire de solidarité collective, où se retrouvèrent des hommes et des femmes juifs, catholiques, protestants et laïques.

Parmi eux se trouva notamment un jeune avocat juif communiste, responsable du bureau lyonnais de l’OSE (Œuvre de Secours à l’Enfance) et membre de la commission de criblage : Charles Lederman.

Charles Lederman ne fut pas un témoin à distance de ce qui se jouait dans le camp. Il entra à Vénissieux avec l’abbé Glasberg. Ensemble, ils allèrent à la rencontre des parents pour les convaincre de confier leurs enfants à l’Amitié chrétienne. 

Pour cela il fallait leur parler en yiddish : expliquer, rassurer et gagner leur confiance.

Charles Lederman intervint dans de nombreux dossiers devant la commission de criblage pour arracher des noms d’enfants aux listes de départs et c’est ainsi qu’il obtint notamment la libération de toute une fratrie originaire d’Anvers, les Jacubowicz. Lisa, qui avait 17 ans en 42 a gardé de Charles Lederman le souvenir de celui qui s’était battu pour elle et pour sa famille.

Lisa a aujourd’hui 102 ans. Le 26 août 2023, une arrière-petite-fille est née dans sa famille. Une date qui fait écho, 81 ans plus tard, au jour de la rafle.

Charles Lederman, comme tant d’autres, ne figure donc pas dans le film.

Heureusement, l’écrivaine Anne Bassi s’attache à faire revivre la mémoire de Charles Lederman, son grand-père.

Anne Bassi n’a pas que lu dans les archives et écouté des historiens. Elle en a entendu parler dans sa famille depuis son enfance. Mais une histoire qui, dans sa famille, n’était pas racontée comme une épopée. Car son grand-père était au contraire d’une grande discrétion sur cette période de sa vie.

 

Faire vivre la mémoire

Anne Bassi, elle, a choisi une fiction pour transmettre cette histoire : le roman.

C’est en mémoire aux Justes, à tous les résistants et à Charles Lederman qu’elle a écrit Dieu le fit, publié aux Éditions Marque-pages. A partir du sauvetage de Vénissieux, elle a choisi de donner vie au silence d’une famille qui a caché un enfant juif.

Le récit s’ancre à Dieulefit dans la Drôme et raconte l’histoire d’un nourrisson qui va découvrir à l’âge adulte qu’il a été recueilli par des agriculteurs. Le roman est construit autour de références historiques. A travers sa quête d’identité, le héros – Christophe Lemaire – va découvrir tout un pan méconnu de l’Histoire de France qui se révèle à lui.

Les historiens, les écrivains et les cinéastes ne racontent jamais exactement la même histoire et c’est heureux. Chacun possède son langage. L’historien établit les faits dans leur contexte. Avec les mots, l’écrivain redonne vie à ceux que le temps a laissé dans l’ombre. Il fait entendre leurs silences, leurs peurs, leurs espoirs et ouvre au lecteur la porte de leur vie intérieure.  Le cinéaste donne des visages, des voix, et fait entrer l’événement dans une mémoire collective beaucoup plus vaste.

Quatre-vingt-quatre ans après Vénissieux, leurs enfants et petits-enfants continuent de porter leur histoire. Certains se retrouvent, se parlent, se reconnaissent. La mémoire n’est plus seulement celle des survivants, elle est devenue celle de leurs descendants.

Le 28 août 1942, 108 enfants ont été sauvés. Début décembre des lecteurs reliront ou découvriront Dieu le fit. Et le 20 janvier 2027, des milliers de spectateurs vont découvrir leur histoire. Entre les deux, il y a les archives, les témoignages, les livres, les familles et désormais le cinéma. La mémoire a besoin de récits et d’œuvres pour continuer à vivre et à être transmise. À nous de faire en sorte que les visages soient nombreux.

 

Michel Taube

Michel Taube

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Directeur de la publication