Edito
05H08 - dimanche 11 octobre 2026

Anne Bassi : « avec la mémoire de mon grand-père Charles Lederman, c’est le souvenir de Vénissieux que je veux transmettre »

 

Anne Bassi, en décembre paraîtra une réédition de votre roman Dieu le fit et le 27 janvier sortira le film de Daniel Auteuil La Troisième Nuit sur le sauvetage de 108 enfants juifs du camp de Vénissieux, en août 1942. Quand l’art s’empare de la mémoire, la transmission avance, comme je l’écris dans un édito consacré à ce moment inouï de notre histoire.

Votre grand-père, Charles Lederman, a participé à ce sauvetage héroïque et a ensuite une carrière républicaine exemplaire : il a notamment été sénateur communiste et a contribué au vote en première lecture par le Sénat, avec les socialistes et le groupe RPR, de l’abolition de la peine de mort en 1981. Quel a été précisément le rôle de Charles Lederman dans le sauvetage héroïque de Vénissieux ?

Charles Lederman avait vingt-neuf ans en 1942. Il était avocat, juif, communiste et responsable du bureau lyonnais de l’Œuvre de secours aux enfants (OSE). À Vénissieux, il a pris part à la plus importante opération de sauvetage d’enfants juifs pendant la guerre.

Dans le camp, pour sauver les enfants, il a fallu convaincre les parents de les confier aux organisations de secours. Mon grand-père parlait yiddish, tout comme l’abbé Alexandre Glasberg, qui l’accompagnait. Cette langue commune leur a permis de s’adresser directement aux familles, de leur expliquer la situation et de gagner leur confiance dans un moment où il leur était demandé d’accepter une séparation dont ils ignoraient l’issue.

Charles Lederman a également participé au travail de la commission de criblage, qui examinait les dossiers des internés et pouvait permettre d’échapper à la déportation. Il fallait connaître les textes de Vichy, en comprendre les subtilités et y trouver les failles afin de sauver des vies. 

Vénissieux raconte aussi une rencontre qui n’allait pas de soi : celle de résistants juifs et communistes avec des hommes d’Église. Mon grand-père avait compris qu’il fallait toucher la population française tenue dans l’ignorance de ce qui se déroulait dans les camps et trouver des relais capables de faire entendre cette réalité au-delà des cercles militants.

Selon le récit qu’il a laissé, il a remonté toute une chaîne de contacts qui l’a conduit de l’abbé Glasberg au père Chaillet, fondateur de Témoignage Chrétien, puis au père Henri de Lubac, responsable des jésuites. Celui-ci l’orienta alors vers Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, à qui mon grand-père exposa le sort réservé aux juifs. L’archevêque l’écouta longuement avant de lui poser une question décisive : « Ce que vous me dites est-il vrai ? »

Le 23 août 1942, Mgr Saliège fit lire dans toutes les églises de son diocèse une lettre pastorale dénonçant les persécutions contre les juifs. Elle affirmait notamment : « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes…tout n’est pas permis contre eux ». Cette prise de parole publique demeure un moment fondamental de la protestation catholique contre ces persécutions.

À Vénissieux, le droit, les réseaux de résistance, l’engagement religieux et le courage individuel se sont conjugués. Mon grand-père y a joué un rôle, parmi d’autres ; cette histoire collective mérite que chacun de ses acteurs retrouve son visage.

 

Vous avez retrouvé ses mémoires. Révèlent-elles des épisodes méconnus de sa vie ?

Ces mémoires me permettent surtout de retrouver le fil d’une vie et de mieux comprendre ce qui l’a guidée. Charles Lederman est né à Varsovie en 1913, il est arrivé en France à l’âge de trois mois et est mort à Paris en 1998. Entre ces deux dates, il y a l’engagement politique, la guerre, la Résistance, la défense des persécutés, puis des décennies de vie publique comme avocat et sénateur. J’ai entrepris un travail de relecture avec l’espoir de pouvoir un jour les publier. 

Ce qui m’a particulièrement frappée en réfléchissant à Vénissieux, c’est la coopération qui s’est nouée entre mon grand-père, militant communiste, et des hommes d’Église, unis dans un même combat pour sauver des vies. Pendant la guerre, des hommes ont su dépasser des frontières idéologiques que l’on aurait pu croire infranchissables. Cette histoire de coopération et de solidarité a parfois été reléguée dans l’ombre. Elle mérite pourtant d’être racontée, car elle révèle la capacité de certains hommes à faire primer l’urgence humaine sur les antagonismes idéologiques.

Vénissieux révèle une conviction qui imprègne l’existence de mon grand-père : les principes de résistance et de combat prennent leur sens lorsqu’ils conduisent à agir. Je retrouve d’ailleurs cette exigence dans son parcours de parlementaire. Il s’est engagé en faveur de l’abolition de la peine de mort, qu’il défendait déjà avant 1981, et a joué un rôle important dans les travaux parlementaires qui ont conduit à la loi Gayssot de 1990 contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie.

Mais le parcours de Charles Lederman ne se limite ni à ses combats juridiques, ni à la Résistance. Il fut aussi un des acteurs engagés dans les grands débats qui ont façonné la France contemporaine. Avocat du Parti communiste, sénateur pendant dix-huit ans, il a notamment pris part à la dynamique politique qui a conduit au Programme commun de la gauche ; ses mémoires permettent d’en découvrir les coulisses. Elles traversent plusieurs décennies d’histoire : la guerre d’Algérie, les relations avec l’Union soviétique, les débats et les fractures du mouvement communiste mais aussi les espoirs de transformation politique qui ont marqué la gauche française.

Ses engagements éclairent la continuité de toute une vie consacrée à la défense des libertés, à la lutte contre les discriminations et à la dignité humaine. De la Résistance aux combats parlementaires, Charles Lederman n’a cessé de faire du droit un instrument au service de ses convictions.

Ses mémoires ne sont donc pas seulement le récit d’une vie. Elles permettent de comprendre la cohérence d’un engagement et de restituer la trajectoire d’un homme dont l’action mérite d’être mieux connue.

 

Quatre-vingt-quatre ans après le sauvetage de Vénissieux, que reste-t-il de cette histoire ?

Il reste d’abord des visages et des familles. Je suis aujourd’hui en lien avec des enfants sauvés à Vénissieux et leurs descendants. 

Il reste aussi des traces matérielles qui rendent cette histoire vivante. J’ai par exemple retrouvé des cartes postales que des femmes sauvées du camp avaient adressées à mon grand-père. 

Les mémoires de Charles Lederman représentent un ensemble de milliers de pages dactylographiées. En les parcourant aujourd’hui, je mesure le temps qui nous sépare de cette époque. Ces pages jaunies, ces lignes tapées à la machine il y a des décennies font ressurgir des événements que l’on pourrait croire lointains. Elles les font revivre et derrière les faits historiques, on retrouve des décisions, des rencontres, des vies qui auraient pu basculer.

Être sa petite-fille me donne une proximité particulière avec cette histoire. Mais cela m’oblige aussi à la transmettre avec justesse, en distinguant ce que j’ai reçu de ma famille, ce que les archives établissent et ce que les historiens nous apprennent.

La mémoire ne s’est pas éteinte avec les derniers témoins : elle a changé de mains. Elle appartient désormais à leurs enfants, à leurs petits-enfants et à tous ceux qui veulent comprendre. C’est aussi pour cela que j’ai écrit Dieu le fit, un roman consacré à la mémoire des Justes et au destin d’un enfant juif recueilli pendant la guerre par une famille catholique.

Nul doute que le cinéma, avec La Troisième Nuit de Daniel Auteuil, contribuera à son tour à mettre en lumière le sauvetage de Vénissieux. Chaque forme de récit ouvre une nouvelle porte sur cette histoire. Mon espoir est que tous ces récits permettent au public de découvrir cet épisode de courage et d’humanité, en mettant en avant non seulement de grandes figures, mais aussi tous ceux dont le nom est resté dans l’ombre car une mémoire juste est une mémoire qui s’attache à rendre sa place à chacun.

 

Propos recueillis par Michel Taube

Michel Taube

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Directeur de la publication