
Trois ans après les massacres du 7 octobre 2023, le Proche-Orient demeure prisonnier d’un cycle de violence dont aucune sortie durable ne semble se dessiner. Dans une chronique publiée ce mercredi 7 octobre dans le JDD, le politologue Sébastien Boussois revient sur le traumatisme israélien, la responsabilité du Hamas mais également les choix de Benyamin Netanyahou et les limites d’une stratégie essentiellement militaire. Son constat : Israël a considérablement affaibli ses ennemis sans parvenir à faire disparaître les menaces qui pèsent sur lui.
Le 7 octobre 2023 reste une rupture historique pour Israël. En quelques heures, les commandos du Hamas et d’autres groupes armés palestiniens franchissent la frontière depuis Gaza et attaquent plusieurs localités israéliennes ainsi que le festival Nova. Environ 1 200 personnes sont tuées et 251 prises en otage. Pour Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques et directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), l’attaque constitue un traumatisme dont la société israélienne ne s’est toujours pas remise.
Le chercheur insiste notamment sur un paradoxe : parmi les victimes figuraient des habitants de kibboutz proches de Gaza et de nombreux jeunes dont une partie appartenait aux milieux israéliens les plus favorables au dialogue avec les Palestiniens. Le 7-Octobre a ainsi frappé de plein fouet une frange de la société qui croyait encore possible une coexistence avec ses voisins.
Netanyahou et les limites du statu quo
Sébastien Boussois ne limite cependant pas son analyse aux trois années écoulées depuis l’attaque. Il revient sur la politique conduite auparavant par Benyamin Netanyahou. Selon lui, le Premier ministre israélien a longtemps privilégié une stratégie consistant à maintenir la division entre le Hamas à Gaza et l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, contribuant à empêcher l’émergence d’un interlocuteur palestinien unifié et à éloigner la perspective d’un État palestinien.
À cette stratégie s’est ajoutée l’accélération de la colonisation en Cisjordanie. Pour Boussois, le choix du statu quo s’est finalement retourné contre Israël : le Hamas, que le pouvoir israélien pensait pouvoir contenir, est devenu une menace dont le 7-Octobre a révélé l’ampleur. Il pointe également les interrogations persistantes sur les alertes précédant l’attaque et sur le temps nécessaire à l’armée israélienne pour intervenir dans les localités frappées.
La réponse de Netanyahou a ensuite été celle d’un chef de guerre : destruction des capacités militaires du Hamas, élimination de ses dirigeants et volonté affichée d’éradiquer l’organisation. Yahya Sinwar, considéré comme l’un des principaux architectes du 7-Octobre, a été éliminé. Israël a parallèlement frappé le Hezbollah, les Houthis et l’Iran, démontrant l’étendue de sa supériorité militaire régionale.
Une victoire militaire sans victoire politique ?
C’est précisément là que se situe, selon Sébastien Boussois, la principale faiblesse de la stratégie israélienne. Trois années d’opérations militaires ont profondément modifié le rapport de forces, mais elles n’ont pas fait disparaître les adversaires d’Israël. Le Hamas n’a pas totalement disparu et l’hostilité régionale à l’État hébreu demeure.
Surtout, Gaza a été dévastée et sa population civile a payé un prix immense. Pour le politologue, la guerre voulue par Netanyahou apparaît ainsi largement contre-productive sur le plan politique : la puissance militaire peut éliminer des dirigeants, détruire des infrastructures ou affaiblir une organisation, mais elle ne suffit pas à produire une solution durable au conflit israélo-palestinien.
Le bilan dressé trois ans après le 7-Octobre est donc particulièrement sombre. Les Israéliens continuent de vivre avec le traumatisme des massacres, les Palestiniens avec les conséquences humaines et matérielles de la guerre à Gaza, tandis que la perspective d’une solution politique semble plus éloignée que jamais.
Le paradoxe Netanyahou
Cette situation pourrait pourtant ne pas empêcher Benyamin Netanyahou de conserver une place centrale dans la vie politique israélienne. À l’approche des élections du 27 octobre, Sébastien Boussois souligne la capacité du Premier ministre à survivre aux crises successives et les difficultés de ses adversaires à incarner une alternative suffisamment forte.
Une partie des Israéliens peut être épuisée par la guerre et critique envers son gouvernement tout en continuant à considérer Netanyahou comme l’homme capable de défendre le pays dans un environnement régional hostile. C’est tout le paradoxe : celui qui reste fortement contesté pour sa gestion ayant précédé le 7-Octobre peut encore apparaître comme celui capable de conduire Israël dans les guerres qui en ont découlé.
Mais pour Sébastien Boussois, la véritable question est désormais ailleurs. La sécurité d’Israël ne pourra pas éternellement se mesurer au nombre de ses ennemis éliminés ou à l’étendue de sa supériorité militaire. Trois ans après le 7-Octobre, l’État hébreu reste à la recherche d’une stratégie permettant non seulement de gagner ses guerres, mais surtout de ne plus avoir à livrer la suivante.

















