
Mediapart accuse le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, d’antisémitisme dans une publication qui fait grand bruit. Le média affirme disposer de preuves capables de mettre en difficulté celui qui, il y a encore quelques mois, tutoyait la présidence de la République. Ses adversaires politiques ne manquent évidemment pas de s’en réjouir. Mais au-delà du cas Bardella, cette affaire pose une question plus éthique : les messages incriminants nous ramènent à ses dix-sept ans. Depuis, Bardella a publiquement multiplié les prises de position en faveur d’Israël et de la communauté juive. Doit-on réellement poursuivre les opinions à travers les années ? Le pardon, l’oubli et la rédemption sont-ils encore possibles lorsque le pire a été dit ?
Quels faits sont reprochés à Jordan Bardella ?
C’est le feuilleton de ce début d’automne 2026 : Mediapart aurait des preuves concernant le présumé passé antisémite de Jordan Bardella ! Scoop… Si cette piste d’information n’était pas déjà un secret de Polichinelle pour quiconque s’intéresse un peu au personnage. Cette histoire, qui ne révèle peut-être finalement pas grand-chose sur l’homme qu’est Bardella aujourd’hui, est néanmoins intéressante en ce qu’elle montre une fois de plus une chose : on ne rigole pas avec les Juifs.
Tout d’abord, les faits sont-ils avérés ? Plusieurs éléments concernant le jeune Bardella circulent sur Internet depuis un bout de temps. Rien ne permettrait, à lui seul, de savoir exactement ce qu’il pouvait penser, mais tout cela pourrait évidemment donner envie de le penser.
Bardella traînait ainsi entre 2010 et 2014 sur le forum « jeuxvideo.com », lieu de sévice du Blabla 15-18 et du 18-25, connus pour être des lieux de prédilection du complotisme, de la politisation et des échanges d’une jeunesse de droite. Tous y sont passés : Valek, le Raptor dissident ; Florian Philippot y fait également référence. Déjà à cette période, Alain Soral était l’une des figures centrales, voire adulées, du forum.
C’est dans cet environnement qu’il est rapporté que « El italiano 93 », alias Jordan Bardella, aurait au moins eu l’occasion de se familiariser avec les thèses soraliennes. S’il serait évidemment impossible d’affirmer qu’il y adhérait, il paraît au moins plausible de penser qu’il en avait entendu parler.
Tout cela sans compter le témoignage d’Alain Soral lui-même, qui affirme avoir eu des conversations avec lui concernant « certains sujets assez radicaux dans le 6e arrondissement », conversations au cours desquelles Bardella aurait été, selon Soral, particulièrement érudit et impliqué.
Il aurait ensuite rejoint le Front national de Marine Le Pen, parti dont le fondateur, Jean-Marie Le Pen, a notamment été condamné pour des propos antisémites.
Le parcours de Bardella semble donc contenir un pattern clair, une ligne directrice évidente. Enfin, c’est ce que l’on pourrait être tenté de conclure. Et puisqu’il s’agit manifestement d’une conclusion déjà écrite quelque part, il ne reste plus qu’à relier les points.
Toujours est-il que, si Bardella n’a pas été antisémite à dix-sept ans, il aurait tout de même eu un parcours correspondant à ce que l’on pouvait trouver à cette époque dans certaines sphères antisémites.
Très bien.
La contre-offensive de Jordan Bardella face aux accusations
Jusqu’ici, rien n’est définitivement prouvé. La question de l’authenticité des éléments publiés fait d’ailleurs l’objet d’un désaccord public entre Mediapart et Jordan Bardella, ce dernier contestant les accusations et ayant annoncé une procédure judiciaire. Mediapart affirme de son côté avoir authentifié les conversations. La justice aura donc, si elle est saisie sur le fond de cette question, à déterminer ce qui peut effectivement être établi.
Mais supposons, pour les besoins de l’argument, que tout soit vrai.
Supposons que les messages soient authentiques. Supposons qu’ils soient bien de Bardella. Supposons même qu’ils permettent d’établir qu’à dix-sept ans, Jordan Bardella a effectivement tenu des propos antisémites.
Et maintenant ?
Jordan Bardella a déjà annoncé une procédure judiciaire. Il faudra donc laisser la justice faire ce qu’elle a précisément pour fonction de faire : déterminer ce qui peut être établi et ce qui ne peut pas l’être. Mais d’ici là, le mal médiatique sera évidemment déjà fait, et soit tout le monde aura oublié ; soit sa carrière aura été durablement affectée par cette affaire.
L’instrumentalisation de cette affaire paraît, elle aussi, presque évidente. Le but serait alors de casser la dynamique de campagne en donnant de plus en plus d’arguments à l’opposition du RN. Enfin, ce n’est qu’une hypothèse. Il serait évidemment absurde de prêter des intentions politiques à un média politique.
On verra ainsi peut-être, dans les débats, des passages où Marine Le Pen devra se défendre d’avoir à la tête de son parti un homme accusé d’avoir tenu des propos antisémites, auxquels elle répondra que ce ne sont que des calomnies sans preuve que la presse de gauche a l’habitude de faire circuler, tout en étant confortablement assise sur le tabouret du plateau TV et en dissimulant sa cheville qu’elle ne saurait montrer, sûrement par pudeur. Le spectacle médiatique est ainsi déjà écrit à l’avance. La forme devra primer sur le fond.
Bardella a évidemment depuis clarifié mille fois la question. Il dément tout propos antisémite, et son ex-compagne qui est d’origine juive a notamment déclaré qu’elle ne l’avait jamais connu comme antisémite. Bardella nous fait alors un exceptionnel chaudron de Freud.
Pour rappel, c’est une technique rhétorique qui consiste à nier avoir emprunté un chaudron endommagé. Elle va de cette manière :
« Premièrement, je n’ai absolument pas emprunté de chaudron à B ; deuxièmement, le chaudron avait déjà un trou lorsque je l’ai reçu de B ; troisièmement, je lui ai rendu le chaudron intact. »
Pour Bardella, on pourrait formuler :
« Premièrement, je n’ai jamais tenu de propos antisémites ; deuxièmement, je n’avais que dix-sept ans quand c’est arrivé ; troisièmement, c’était dans la sphère privée. »
Évidemment, ces trois arguments ne prouvent rien à eux seuls. Ils ont néanmoins quelque chose d’intéressant : ils montrent que la défense est presque condamnée à être asymétrique.
Un combat perdu d’avance ?
Le problème de cette affaire est que sa défense ne pourra de toute façon qu’être bancale. En logique, on peut prouver que quelqu’un est quelque chose : il suffit d’apporter une preuve, de montrer un fait qui, par son existence, démontre. Mais il est beaucoup plus difficile de montrer que l’on n’est pas quelque chose.
Comment Jordan Bardella pourrait-il prouver qu’il n’est pas antisémite ? Faudrait-il qu’il publie l’entièreté de ses conversations privées sur tous les réseaux sociaux qu’il a jamais possédés ? Il y aurait encore des doutes possibles. Il pourrait avoir oublié certaines conversations, avoir dit certaines choses sous pseudonyme ou à l’oral.
Peut-être pourrait-il voyager en Israël, aller se recueillir au mur des Lamentations, expier les péchés de ses ancêtres italiens et français, puis aller se recueillir symboliquement au mémorial de la Shoah à Auschwitz.
Mais même là, il resterait toujours quelque chose.
Car lorsque l’on vous demande de prouver que vous n’êtes pas quelque chose, il existe toujours un dernier endroit où chercher. Une dernière conversation. Un dernier message. Une dernière plaisanterie. Un dernier ami. Une dernière pensée que vous auriez eue et que personne ne connaît. L’inquisition ne peut donc jamais réellement s’arrêter.
Lors d’une chasse aux sorcières, ce n’est qu’après l’exécution de la sorcière que l’on peut être certain qu’elle n’en était pas une. La même logique pourrait s’appliquer ici : si l’on exige d’un individu qu’il démontre définitivement qu’il n’a jamais été antisémite, il lui est par définition impossible de satisfaire complètement cette exigence. Et c’est précisément là que le problème commence.
Le vrai problème philosophique derrière l’affaire Bardella
Ce qui est intéressant dans cette affaire n’est finalement peut-être pas de savoir si Jordan Bardella était antisémite à dix-sept ans. C’est de savoir si une personne peut cesser de l’être. Alors peut-être tout cela est-il vrai. Ou peut-être pas. En vérité, ce n’est pas très important pour mon propos. Ce qui importe ici, c’est surtout la chronologie.
Pour des propos tenus en 2013, soit il y a treize ans, Bardella serait aujourd’hui considéré comme infréquentable. Treize années pour un individu comme Dominique de Villepin, qui affirme avec panache sur X que « ces mots ne sauraient être mis sur le compte ni de la maladresse ni d’un simple égarement de jeunesse », ce n’est peut-être pas grand-chose.
Mais pour un individu aussi jeune que Bardella, c’est plus d’un tiers de sa vie. C’est même une part considérable de son passé intellectuel et de sa politisation.
Comme si nous naissions avec la sagesse de savoir distinguer le délirant du vraisemblable. Comme si un adolescent devait déjà savoir exactement quelles idées sont acceptables, lesquelles ne le sont pas, lesquelles relèvent de la provocation et lesquelles relèvent d’une idéologie qu’il faudra renier publiquement treize ans plus tard. Comme si les thèses de Soral étaient déjà, en 2013, perçues par tout le monde comme elles le sont aujourd’hui.
En 2013, Soral avait une chaîne YouTube, un site Internet et une audience importante auprès d’une partie de la jeunesse politisée. Il faisait déjà des audiences à six chiffres sous ses vidéos et chacune de ses prises de position était attendue par une partie de son public. Soral a contribué à former une partie de la jeunesse politisée de cette époque.
La contre-attaque s’est ensuite fait sentir : interdiction des spectacles de Dieudonné, condamnations multiples, suppression de contenus et, évidemment, tous les contenus de gauche qui sont venus contrecarrer le soralisme, comme les émissions d’Usul, qui ne cachait pas que son objectif était notamment de déradicaliser une partie de la jeunesse en répondant directement à Soral.
Bardella est finalement peut-être le produit de son époque. Il serait exactement ce que l’on pourrait attendre d’un jeune qui s’intéresse à la politique, traîne régulièrement sur YouTube et poste sous pseudonyme.
Puis il finirait par gravir les échelons du RN, oubliant complètement cette époque passée pour adopter une politique très différente, notamment sur Israël et sur la question juive. Évidemment, cela ne permettrait pas davantage de démontrer rétrospectivement qu’il n’aurait jamais tenu les propos qui lui sont aujourd’hui attribués.
Ni oubli ni pardon pour le président du RN ?
Tout cela pose au moins une question embarrassante : si l’on accepte qu’un individu puisse évoluer, à quel moment considérons-nous que son évolution est suffisante ?
À quel moment la dette idéologique est-elle payée ?
Dix ans ? Treize ans ? Vingt ans ?
Faut-il une déclaration ? Une conversion idéologique ? Un déplacement en Israël ? Une visite au mémorial d’Auschwitz ? Une prise de position publique ? Une condamnation explicite de ses anciennes fréquentations ?
Et surtout : qui décide que la dette est enfin payée ?
C’est peut-être là que se trouve la véritable question. Parce qu’il existe une chose curieuse dans notre rapport contemporain à la politique : nous semblons exiger des individus qu’ils évoluent, tout en leur refusant parfois le bénéfice de leur évolution.
Nous voulons qu’ils reconnaissent leurs erreurs. Mais lorsqu’ils les reconnaissent, nous voulons parfois savoir s’ils les pensent encore secrètement. Nous voulons qu’ils changent. Mais lorsqu’ils changent, nous pouvons toujours leur rappeler ce qu’ils étaient avant.
Nous voulons donc simultanément le repentir et la permanence de la faute. Il faudrait presque que l’individu puisse être jugé sur ses anciennes opinions tout en étant condamné à ne jamais véritablement s’en débarrasser. Comme une sorte de casier judiciaire idéologique.
Que retenir de tout cela ?
Il a plusieurs leçons à tirer de tout ce brouhaha médiatique.
La presse a toujours pu publier des informations lourdes de conséquences sans attendre qu’une juridiction ait définitivement tranché, et c’est précisément l’une des fonctions du journalisme que de pouvoir enquêter avant le jugement. Ce qui a changé, c’est peut-être moins la nature du phénomène que sa vitesse. Une accusation publiée aujourd’hui est immédiatement reprise, commentée, découpée, partagée et interprétée par un tribunal populaire qui n’attend pas nécessairement que les faits soient établis pour rendre son verdict. En quelques heures, l’information peut ainsi échapper à ceux qui l’ont produite, se mêler à des idées préétablies et à des théories plus anciennes, puis produire un effet politique qui dépasse largement la question de savoir ce qui pourra finalement être démontré.
Jordan Bardella s’empêtre dans sa communication de crise sur le sujet et va probablement devoir encore s’en défendre longtemps. Il n’est pas difficile d’imaginer que certains adversaires politiques de Bardella se réjouissent de le voir mis en difficulté. Il est également possible que cette affaire produise des effets politiques paradoxaux, notamment auprès d’électeurs qui considèrent les accusations d’antisémitisme comme un gage de qualité d’un candidat en vue de leur préoccupations géopolitiques.
Mais tout cela reste secondaire. Parce que la véritable question n’est pas Jordan Bardella.
La véritable question est de savoir si nous croyons encore à la possibilité du changement. Si un individu de dix-sept ans tient effectivement des propos antisémites, puis quatorze ans plus tard les condamne, adopte publiquement des positions différentes et mène une existence politique qui ne correspond plus à celles-ci, que doit-on faire de cette ancienne version de lui-même ?
La conserver comme une information biographique ?
-Très bien.
La condamner ?
– Pourquoi pas.
La rappeler lorsqu’elle éclaire ses positions actuelles ?
-Évidemment.
Mais faut-il en faire une condamnation perpétuelle ?
Faut-il considérer qu’une personne est éternellement la somme de toutes les choses qu’elle a pu penser ?
Si tel est le cas, alors il n’existe plus réellement de rédemption politique.
Il n’existe plus de pardon. Il n’existe plus d’oubli. Il n’existe plus que l’archive. Et Internet, lui, n’oublie rien.
On pourrait presque croire que la démocratie contemporaine a inventé une forme particulièrement efficace de purgatoire : l’individu y est condamné à rencontrer éternellement ses propres anciennes opinions, ressorties au moment où elles deviennent politiquement utiles.
Et peut-être est-ce cela, finalement, qui devrait nous inquiéter davantage que le cas Bardella lui-même. Car si nous exigeons de chaque homme politique qu’il soit parfaitement cohérent avec chacune de ses opinions passées, nous ne demandons plus seulement de la responsabilité mais l’immuabilité absolue.
Or l’homme qui ne change jamais n’est pas nécessairement un homme de conviction. C’est parfois simplement un homme qui n’a jamais eu le temps de réfléchir.
Romain Salvatore
Titulaire du Master en philosophie éthique à l’Université Catholique de Louvain

















