
Jeudi 24 septembre, l’Assemblée de Martinique examinera le rapport définitif de la Chambre régionale des comptes sur la CTM, lequel vient de dévoiler l’ampleur de la catastrophe financière générée par dix années de gabegie et de mauvaise gestion sous l’ère de Serge Letchimy.
Alors que la CTM est une collectivité jeune, sa situation financière est déjà dramatique et inquiète tous les martiniquais jusqu’à de trop rares leaders nationaux.
Ce rendez-vous ne doit pas devenir un nouveau concours d’éloquence. Ni un règlement de comptes politique entre les frères ennemis du PPMIM. Ni une longue bataille sur les responsabilités des uns et des autres depuis dix ans.
Parce que les chiffres, eux, sont déjà là.
Et ces chiffres méritent mieux que des diversions.
Les martiniquais méritent mieux que cette stratégie morbide mêlant évitement de la réalité et fuite en avant.
La CTM, indigne héritière de la fusion Région – département ?
La CTM est n’a pas été créée simplement pour additionner deux administrations. La réforme annonçait une organisation plus efficiente, la mutualisation des services et des économies de fonctionnement.
En 2015, dernière année de coexistence de la Région et du Département, les deux collectivités avaient exécuté ensemble 1,16 milliard d’euros de dépenses et 195,6 millions de charges de personnel.
- Dix ans plus tard, la CTM a exécuté 1,31 milliard d’euros de dépenses en 2025 et des frais de personnel de 261 millions.
La CRC estime aujourd’hui à 6 500 le nombre d’agents lorsque l’on inclut ses 19 satellites.
De même, l’étude d’impact du Sénat de 2015 recensait 877 agents au Conseil régional et 2 227 au Conseil général, soit 3 104 agents.
C’est une nouvelle question à poser à l’exécutif de la CTM : les gains d’efficacité et de mutualisation promis lors de la création de la collectivité unique ont-ils été obtenus ?
La Chambre régionale des comptes utilise un mot qui frappe fort : une situation « critique ». Elle parle d’un déséquilibre financier structurel. Elle constate des comptes peu fiables. Elle demande même à la CTM de « rétablir la sincérité de ses comptes » car huit des 11 recommandations de 2021 concernant leur fiabilité et leur insincérité n’ont pas été suivies d’effet. Ce sont des mots lourds. Très lourds.
La situation financière de la CTM est aujourd’hui hors norme dans le paysage régional français. En 2024, son délai de désendettement a atteint le niveau le plus élevé de toutes les régions et collectivités territoriales uniques.
Alors jeudi, la question ne devrait pas être de savoir qui gagnera le débat. Le moment est grave : il faudra être dans le réel, il faudra faire une pause avec les symboles.
La question devra être : comment s’en sortir ?
Mais pour répondre à cette question, il faut prendre la mesure des dix réalités qui forgent ce que nous appellerons un réel, tout le réel, documenté.
1. La dette. Elle atteint 977 millions d’euros en 2025, contre 744 millions en 2021. Une augmentation de 28 %. La CTM pourra-t-elle longtemps supporter cette dette ?
2. Les délais de paiement. Le délai global est de 131,68 jours en 2025, pour un délai réglementaire de 30 jours. Et 123 jours sont imputables à l’ordonnateur. Derrière ce chiffre, il y a des entreprises, des fournisseurs, des associations qui attendent leur argent.
La faillite de la CTM, c’est la faillite des Martiniquais eux-mêmes.
3. La capacité de désendettement. Elle est passée de 10 ans en 2021 à 20 ans en 2024 et 27 ans en 2025, alors que la référence nationale est de 9 ans. La Chambre parle de « non-soutenabilité » de la dette. L’encours se porte à 94 % des recettes.
4. L’autofinancement. La CAF brute corrigée tombe de 59,9 M€ en 2021 à -14,6 M€ en 2024.
5. La fiabilité du patrimoine. L’écart entre l’état de l’actif du comptable et l’inventaire de la collectivité atteint environ 6,99 milliards d’euros. On ne dispose toujours pas d’une concordance entre le patrimoine physique et comptable.
6. Les charges financières. Elles ont doublé : 15 M€ en 2021, 30,3 M€ en 2024. Et le réaménagement de 16 emprunts représentant près de 304 M€ d’encours résiduel qui entraîne + 54,5 M€ de frais financiers.
7. La masse salariale. Les charges de personnel passent de 229,8 M€ à 263,3 M€ entre 2021 et 2024. Une révision des RH, poste par poste, s’impose. Notamment pour déterminer combien y a-t-il d’emplois de complaisance, combien de salariés ne travaillent pas dans les faits.
8. Dépenses de fonctionnement. La Chambre qualifie d’« évolution non maîtrisée » l’évolution des frais de déplacements et missions. Augmentation de 192 %. Et +57,9 % par an pour publicité, publications et relations publiques.
9. Les fonds européens. La CTM a subi en 2024 un dégagement d’office de 2,84 M€ de FEADER faute d’avoir consommé les fonds dans les délais. Et les délais de paiement sont très élevés, trop élevés. Là encore, ce sont des projets et des martiniquais qui attendent.
10. Et surtout : les recommandations de la Chambre régionale des Comptes. Voilà le sujet central pour l’opposition. Le rapport contient 15 recommandations dont 11 datent de 2021. Elles portent sur l’amortissement, l’inventaire, les immobilisations, les créances, les retenues de garantie, les provisions, la trésorerie, l’octroi de mer, la prospective financière, la dette, les engagements, le PPI et les fonds européens.
Et c’est là que devrait commencer le débat de jeudi.
Pas par : « À qui la faute ? » Mais par une question beaucoup plus simple : « Pourquoi 11 recommandations doivent-elles être répétées ? Et quand seront-elles mises en œuvre ? »
Serge Letchimy répond déjà que la mandature actuelle a hérité d’une partie de ces déséquilibres. Mais le suivi des recommandations aurait permis de s’emparer de ces problèmes beaucoup plus tôt. Voilà le débat !!!
Il peut y avoir un héritage. Il peut y avoir des contraintes sociales. Il peut y avoir une baisse de certaines ressources de l’État. Il peut y avoir la démographie, le vieillissement, le RSA, l’APA, la PCH, la cyberattaque.
Mais cela ne répond pas à tout.
Jeudi, la majorité devrait pouvoir expliquer, recommandation par recommandation, ce qui sera fait, par qui, pour combien, et avant quelle date.
Et l’opposition (s’il y en a vraiment une) aura matière à poser des questions très précises : quand l’inventaire sera-t-il fiabilisé ? Quand les comptes seront-ils sincères ? Quel objectif de délai de paiement à partir de janvier 2027 ? Quelle trajectoire de dette ? Quel niveau de masse salariale ? Combien d’économies structurelles ? Quel suivi public permettra aux Martiniquais de le vérifier ?
Jeudi deux dangers seront à éviter : le danger de l’opposition serait de faire un procès politique et le danger de la majorité serait de faire un nouvel exercice de communication.
Le rapport appelle plutôt des explications, un calendrier, des responsables, des objectifs mesurables et des comptes à rendre.
Saluons la Chambre Régionale des Comptes qui a fait son travail.
L’ opposition a désormais un document chiffré pour exercer son contrôle.
L’ Assemblée a une occasion rare de débattre sur des faits documentés.
Jeudi, donc, espérons moins de théâtre et plus de réponses.
Car la question est désormais de savoir comment, et à quel rythme, la CTM compte se relever.
Michel Taube




















