
Face à des barrages et des tensions qui secouent la Guadeloupe depuis trois jours, Victor Venutolo, président des Entrepreneurs Guadeloupe (ex-CPME), analyse la situation et décrit une économie étranglée par les impayés publics et la crise de l’eau. Il dénonce la responsabilité des collectivités, tout en condamnant les blocages qui pénalisent les entreprises et leurs salariés.
Pour Opinion Internationale et Info Outre-mer, Victor Venutolo livre son analyse d’une crise dont les causes dépassent largement les événements de ces derniers jours.
Propos recueillis par Michel Taube.
Opinion Internationale et Opinion Outre-mer : monsieur Venutolo, pour comprendre les tensions actuelles en Guadeloupe, faut-il d’abord regarder la situation économique globale ?
Victor Venutolo. Oui, il faut regarder bien au-delà des barrages. Je pense que la Guadeloupe, comme la France d’ailleurs, traverse l’une de ses plus graves crises économiques depuis très longtemps.
En Guadeloupe, notre économie dépend beaucoup de la commande publique. Or cette commande se raréfie, tandis que la situation financière de la France réduit les possibilités d’intervention de l’État. Beaucoup d’argent ne circule plus en Guadeloupe.
À cela s’ajoute un problème majeur : les collectivités locales ne payent pas leurs factures. Les entreprises réalisent des prestations, engagent des dépenses, rémunèrent leurs salariés, puis attendent leur règlement. Cette situation finit par fragiliser toute l’économie. Quand l’argent reste bloqué, les conséquences ne concernent pas seulement les chefs d’entreprise : elles touchent les salariés, les fournisseurs et la population.
Quelle est l’ampleur de ces impayés ?
Dans le bâtiment et les travaux publics, nous parlons d’environ 100 millions d’euros dus aux entreprises par les collectivités. C’est considérable pour un territoire comme le nôtre. Le Syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de la Guadeloupe, le SMGEAG, connaît lui aussi une situation financière extrêmement difficile, qui se répercute sur les entreprises travaillant pour lui.
Mais le problème ne se limite pas au BTP. De nombreuses entreprises, de tous secteurs, sont retrouvées en liquidation alors que des collectivités leur devaient de l’argent. Elles ne pouvaient plus payer leurs charges parce qu’elles n’avaient pas été payées.
La situation dans laquelle nous laissent les pouvoirs publics est inadmissible. L’URSSAF étrangle des entreprises qui ont ces créances publiques faramineuses auprès des collectivités locales. Des liquidations judiciaires pour causes de créances publiques, quelle honte !
Il faut que les collectivités locales cessent de se servir des entreprises comme d’une banque.
La crise de l’eau aggrave-t-elle également le blocage économique ?
Énormément. Nous payons les conséquences de longues années de mauvaise gestion et d’investissements insuffisants dans les réseaux. Les coupures d’eau rendent la vie quotidienne très difficile et compliquent aussi l’activité économique.
Mais sachez que la crise de l’eau est aussi la conséquence de cette cavalerie budgétaire que pratiquent les collectivités locales sur le dos des entreprises. Car vous avez donc des entreprises qui attendent d’être payées pour les travaux déjà réalisés et qui ne peuvent pas suffisamment travailler sur de nouvelles opérations. Le blocage devient de plus en plus sérieux.
Des blocages ont lieu actuellement en Guadeloupe. Que se passe-t-il ?
Depuis quelques jours, la deuxième zone d’activité économique de France, Jarry, est bloquée par quelques manifestants, peu nombreux. Depuis mercredi, les accès à Jarry ont été bloqués avec de gros engins et des matériaux déposés sur la chaussée. Jarry est le poumon économique de la Guadeloupe.
Quand vous en bloquez les accès, vous pénalisez immédiatement les salariés, les entreprises et les livraisons. Dans une économie déjà très affaiblie, une journée sans activité peut avoir des conséquences importantes. On ajoute de la difficulté à la difficulté.
Mais ces blocages sont étrangement conduits par des chefs d’entreprises, donc certains de vos collègues. Comment l’expliquez-vous ?
Vous parlez de José Gaddarkhan, chef d’entreprise dans le BTP. Il fait partie lui-même de ces entrepreneurs étouffés par les pouvoirs publics. Mais il choisit les mauvaises méthodes d’action.
D’ailleurs sa Fédération professionnelle a fermement condamné ses agissements. Même le président de la Fédération Française du Bâtiment, Frédéric Carré, lui a écrit pour condamner ses agissements.
J’insiste : bloquer la Guadeloupe ne réglera aucun de ces problèmes. Oui, la commande publique s’est affaiblie. Oui, les collectivités ne payent pas. Oui, la crise de l’eau empêche des projets d’avancer. Tout cela est vrai et appelle des solutions. Mais empêcher les autres entreprises de travailler ne peut pas être la réponse.
José Gaddarkhan est isolé mais il dispose, avec ses moyens matériels, d’une capacité de blocage importante. Il dénonçait depuis plusieurs mois les difficultés des entreprises et annonçait qu’il pourrait bloquer la Guadeloupe si aucune solution n’était trouvée. Mais il parle de la situation de son entreprise qui le 22 octobre passe devant le tribunal de commerce.
Avec tous les responsables économiques réunis dans GUADELOUPE ECONOMIE, nous lui avons dit que nous étions prêts à aider à rechercher des solutions pour lui, mais que le blocage était hors de question.
Sa situation ne l’autorise pas à bloquer tout le territoire. Sur le fond, nous partageons plusieurs constats sur les causes de la crise actuelle. Mais sur les méthodes, le désaccord est profond.
Peut-on considérer qu’il entraîne derrière lui l’ensemble de l’île ?
Pour ma part, je ne constate pas une mobilisation massive de la population autour de ces actions. Sur certains points de blocage, il s’agit de quelques dizaines de personnes. Cela suffit toutefois à perturber fortement la circulation : en Guadeloupe, nous n’avons pas une multitude d’itinéraires de remplacement. Quelques obstacles sur des axes sensibles peuvent empêcher beaucoup de gens de se déplacer et de travailler.
La vie chère et le coût des carburants nourrissent pourtant une véritable colère…
Bien sûr. Le carburant est un problème très concret dans un territoire où les transports en commun sont insuffisants. Beaucoup de personnes n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture. Avec des revenus modestes, du chômage et une réelle pauvreté, le coût des déplacements devient extrêmement lourd.
Il faut reconnaître cette difficulté, mais aussi regarder quelles réponses sont possibles. Distribuer ponctuellement un chèque peut aider celui qui le reçoit, et personne ne va refuser cette aide. Cela ne règle cependant pas le problème de fond.
De même, on ne réparera pas en quelques jours un réseau d’eau dégradé depuis des années. Il faut des investissements, de la durée et des financements. Promettre une réponse immédiate à tous les problèmes ne suffit pas.
Les élus demandent à l’État un dispositif exceptionnel pour étaler les dettes fiscales et sociales des entreprises. Comment réagissez-vous ?
Ce qui me frappe, c’est que des collectivités qui portent une responsabilité majeure dans les difficultés de trésorerie des entreprises demandent maintenant au gouvernement de trouver une solution. Elles ne payent pas leurs factures, puis elles se tournent vers l’État pour qu’il aménage les dettes des entreprises qu’elles ont elles-mêmes fragilisées.
On peut discuter des mesures nécessaires pour éviter des disparitions d’entreprises. Mais on ne peut pas évacuer la question de départ : pourquoi les collectivités ne règlent-elles pas ce qu’elles doivent ? Les tables rondes se multiplient, les discussions continuent, et les entreprises attendent toujours leur argent. Il faut que chacun assume ses responsabilités.
Au passage, je vois une lourde contradiction entre les discours demandant davantage d’autonomie et les appels répétés à l’État lorsqu’il faut résoudre les difficultés. Avant de promettre qu’un changement de statut améliorera la situation, regardons la gestion de l’eau, le paiement des entreprises et l’usage de l’argent public.
Ce n’est d’ailleurs pas une question qui se résume à la gauche ou à la droite : un élu qui nous expliquait que l’argent prévu pour payer les travaux menés par une entreprise avait été utilisé à autre chose était un maire de droite.
Craignez-vous une aggravation de la situation, notamment à l’approche de l’arrivée de la Route du Rhum début novembre ?
Il faut rester prudent. Aux Antilles, une situation peut évoluer très vite. Pour le moment, je ne vois pas de mouvement populaire massif, mais cela ne signifie pas que les difficultés soient moins réelles. La situation économique est tellement tendue que beaucoup de gens ne peuvent tout simplement pas se permettre de perdre des journées de travail.
Ce qui m’inquiète également, c’est de laisser planer la menace de blocages autour de la Route du Rhum. Ce serait un nouveau coup très dur pour l’économie guadeloupéenne. Nous avons besoin d’activité, de travail et d’argent qui circule. Il faut trouver des solutions aux impayés, aux difficultés des entreprises et à la crise de l’eau. Mais ces solutions ne passeront pas par le blocage de la Guadeloupe.
Propos recueillis par Michel Taube



















