
Le navire Martinique, pourtant si beau, si riche, est en difficulté. En très sérieuse difficulté.
Il prend l’eau. Plusieurs voies d’eau fragilisent sa coque. Certaines sont anciennes, d’autres plus récentes. Ses moteurs s’essoufflent, sa vitesse diminue, sa consommation de carburant augmente et son cap est incertain.
Le navire avance encore, mais très péniblement.
À bord, l’inquiétude est partout.
Les retraités s’interrogent sur leur avenir. Les jeunes cherchent leur place ou sautent par dessus bord. Les chômeurs attendent. Les salariés et les entrepreneurs, eux, voient les réservoirs se vider malgré plusieurs sources de carburant : les entreprises qui produisent, investissent, créent des emplois et contribuent à la richesse du territoire avec les salariés qui travaillent, consomment, cotisent et participent chaque jour au fonctionnement du bâtiment. Et puis il y a un troisième carburant, considérable, essentiel à son équilibre : la solidarité nationale française. Ce carburant alimente une part importante des équipements, des services publics, des infrastructures et des revenus qui permettent au navire de poursuivre sa route.
Alors même que le paquebot France connaît lui aussi ses propres difficultés, qu’il doit affronter ses propres avaries et surveiller ses réserves, il continue de contribuer puissamment au fonctionnement du navire Martinique.
Et pourtant, sur la passerelle martiniquaise, certains se risque à dénoncer ce lien et exigent une navigation sans ce carburant.
Comment maintenir la puissance des moteurs, entretenir le bâtiment et garantir les conditions de vie des passagers si l’on remet en cause une source aussi importante de son énergie ?
D’autant que les autres réservoirs ne sont pas inépuisables. Les entreprises se fatiguent et diminuent leurs investissents. Les salariés s’essoufflent et partent. Les efforts demandés augmentent tandis que la vitesse du navire ralentit et les passagers soient de moins en moins nombreux.
On consomme davantage l’argent public. mais on avance toujours moins vite. On multiplie les dépenses de fonctionnement, mais les réparations et les paiements tardent. On annonce des changements de statuts, mais les voies d’eau augmentent. Et le navire continue de s’enfoncer. Il s’enfonce de plus en plus vite.
Avec en plus, deux autres difficultés, plus profondes encore, qui se sont installées à bord : personne ne regarde l’état réel du navire Martinique et certains se consacrent à casser et brûler avec des mutineries qui se répètent depuis 2009.
Chacun possède sa propre lecture de la situation.
À tel point qu’on ne se dispute plus seulement sur la route à suivre. On se dispute désormais sur la réalité même des avaries. Certains veulent accélérer, d’autres ralentir, d’autres changer de cap. Il en est même qui envisagent de poursuivre la traversée sans l’appui du paquebot qui finance le plus son approvisionnement.
Sur la passerelle, le spectacle est très préoccupant. Ceux qui tiennent le gouvernail obligent les passagers à regarder ailleurs. Regardons le nouveau drapeau ! Regardons les autres navires de la Caricom ! Regardons les rivalités et les affrontements qui se succèdent depuis 30 ans. On remplace celui qui tenait la barre par celui qui la contestait hier. Puis l’autre reprend la barre pour la céder au précédent. Puis on remet en cause le statut et le pouvoir normatif. On redistribue encore les responsabilités. On modifie à nouveau les alliances. On change les équipes mais jamais les méthodes.
Et le navire, lui, continue de ralentir et de s’enfoncer.
Plus préoccupant encore, cette agitation a gagné tous les passagers. Pour conquérir le gouvernail, on cherche à diviser. Alors on désigne des responsables. Aux passagers du pont inférieur, on explique que ceux du pont supérieur sont dans la profitation. Aux salariés, on désigne les entreprises. Aux entrepreneurs, on reproche les prix. Aux actifs, on oppose les retraités. Aux citoyens on oppose les élus. Et les responsables désignent toujours le navire France comme la cause principale des avaries.
On classe, on oppose, on sépare, on criminalise. On transforme les différences de situation, d’origine, de génération en conflit éternel.
Chaque catégorie de passagers devient une communauté à inquiéter et à dresser contre une autre.
Et progressivement, chacun finit par regarder son voisin comme un obstacle à son propre avenir.
Le navire Martinique se fragmente. Du pont supérieur au pont inférieur, la méfiance s’installe. Les solidarités s’effritent. La colère monte.
Les accusations deviennent plus violentes. Et les positions les plus radicales sont acceptées et suivies.
Car lorsque les passagers ont peur, ceux qui promettent de tout changer, de tout renverser et de tout casser trouvent une audience grandissante. La nuance devient inaudible. Le réel devient suspect. Le complotisme est accepté. Et l’affrontement devient la solution.
L’affolement nourrit la radicalité, et la radicalité nourrit l’affolement. C’est un cercle dont le navire Martinique est rentré.
Et puis, il y a la mutinerie. Comme si les avaries, les difficultés de navigation et les affrontements sur la passerelle ne suffisaient pas, certains passagers ont choisi de profiter de ces moments pour créer des mutineries.
Ils ne se contentent plus de contester le cap ou de dénoncer ceux qui tiennent le gouvernail. Ils mettent en accusation le navire lui-même, son fonctionnement, ses moteurs, son approvisionnement et jusqu’aux liens qui l’unissent au paquebot France.
Tout devient sujet de contestation.
Les pilotes sont dénoncés. Les élus sont mis en cause et attaqués. Les entrepreneurs sont désignés comme responsables des difficultés. Les mécanismes de solidarité nationales sont contestés.
L’Histoire est instrumentalisée. Les trois carburants qui permettent au navire d’avancer deviennent des cibles.
On oppose les passagers entre eux. On attise les ressentiments. On instrumentalise l’Histoire. On transforme les inquiétudes en accusations.
Et la contestation bascule dans l’intimidation, la destruction et la violence.
Une mutinerie ne répare aucune voie d’eau, elle ajoute au contraire de nouvelles avaries à celles qui existaient déjà.
Elle épuise les passagers, décourage ceux qui travaillent, inquiète ceux qui entreprennent et fait fuir les entrepreneurs et les jeunes.
Et cette mutinerie trouve un écho jusque sur la passerelle, où certains cherchent à tirer parti de la colère pour leur propres affrontements politiques.
La colère devient un carburant politique mais un carburant qui consume la Martinique.
Et tandis que ceux-là cassent, que les pilotes se justifient et que les opposants se battent, les passagers qui veulent travailler, entreprendre, vivre et préparer leur avenir assistent, impuissants, au naufrage de la Martinique.
Ils voient leur énergie s’épuiser, leur avenir disparaître.
Depuis plusieurs années la violence n’épuise pas seulement les ressources de la Martinique. Elle épuise aussi les volontés, les courages et, peu à peu, l’envie même de continuer.
Chaque avarie devient une accusation. Chaque difficulté, une occasion de dénoncer. Chaque inquiétude est instrumentalisée par les plus radicaux.
La Martinique ne souffre plus seulement de ses difficultés économiques, sociales ou structurelles. Elle souffre aussi de la perte de cohésion de ceux qui l’habitent et de ceux qui prétendent la conduire.
Car une chose a été oubliée : tous les passagers, quelles que soient leurs situations, leurs origines, leurs convictions ou leurs aspirations, se trouvent à bord du même navire. Et ce sont les plus vulnérables qui souffrent en premiers et qui fuient quand ils peuvent.
La Martinique possède pourtant des ressources considérables. Des femmes et des hommes compétents. Des entreprises qui veulent survivre. Des salariés engagés. Une jeunesse qui aspire à construire son avenir. Et elle bénéficie d’un soutien national dont l’importance doit être appréciée avec précision, sans caricature ni procès d’intention.
Il est impossible d’imaginer une navigation sereine lorsque l’on conteste une source majeure de carburant sans avoir clairement établi comment elle pourrait être remplacée.
Mais il serait tout aussi illusoire de croire que ce carburant, à lui seul, peut compenser indéfiniment les pertes d’énergie d’un navire dont les moteurs fonctionnent mal et dont les voies d’eau ne sont pas réparées.
Le problème n’est donc pas seulement la quantité de carburant disponible. C’est aussi la manière dont il est utilisé.
La Martinique pourrait disposer d’une puissance de propulsion remarquable si elle parvenait à mobiliser pleinement ses trois sources d’énergie : ses salariés, ses entreprises et la solidarité nationale.
Aujourd’hui c’est bien grâce au paquebot France le navire Martinique n’a pas sombré. Il avance péniblement, consomme beaucoup trop de carburant par une gouvernance à la dérive et voit ses passagers, qui restent encore à bord, gagner par l’inquiétude, la colère et de plus en plus la violence.
Quand la bataille pour le gouvernail est une source d’inquiétude pour tous les passagers.
Quand la violence à bord devient plus inquiétante que la tempête.
Le navire Martinique est en perdition.
Un enfant de Césaire















