Opinion Outre-Mer
07H37 - vendredi 16 octobre 2026

Petitot menace à nouveau la Martinique : ou comment France-Antilles fabrique la légitimité d’un escroc. L’édito de Michel Taube

 

Petitot menace à nouveau la Martinique : ou comment France-Antilles fabrique la légitimité d’un escroc. L’édito de Michel Taube

Petitot est donc de retour et menace de bloquer la Martinique à partir du 19 octobre.

Les ascensions politiques passent généralement par les urnes, tout comme l’engagement syndical ou associatif, ou par le talent et la rencontre entre un peuple et une femme ou un homme.

Et puis il y a le miracle martiniquais : rappelez-vous 2024, ces quelques semaines d’insurrection qui ont permis à une association tout juste née de se retrouver à négocier face au préfet de la République, au président du Conseil exécutif, aux parlementaires et aux dirigeants économiques de l’île.

Deux ans après, et quelques poursuites judiciaires plus tard, sans trop de conséquences il est vrai (ah le laxisme de la justice en France !) Rodrigue Petitot, alias le R, est de retour.

Et voilà qu’il menace à nouveau, un an après la signature de l’accord cadre sur la vie chère, les Martiniquais de bloquer l’île, de s’en prendre à celles et ceux qui se lèvent tôt (lui, il se couche tard) et créent de la richesse.

Petitot est heureusement plus isolé qu’il y a deux ans… Il en bénéficie plus de l’effet de surprise qui lui avait permis de prendre tout le monde par surprise en 2024.

Mais Petitot n’est pas tout à fait seul !  

Il bénéficie depuis quelques semaines d’un sérieux coup de pouce. Comme ce fut le cas il y a deux ans à sa naissance.

Le grand quotidien France-Antilles, propriété du brillant et le plus rock’n roll homme d’affaires français Xavier Niel, a commis deux véritables miracles. De là à les canoniser…

Le 14 septembre dernier, Petitot a fait la Une de France Antilles ! Dans un grand dossier sur la vie chère, il est passé devant tout le monde : les élus locaux, les acteurs économiques, le préfet ! Un sacré parti pris ! Et un coup de pouce contre l’intérêt général et la paix des ménages !

 

Revenons deux ans en arrière.

Le RPPRAC est créé le 15 juillet 2024. Son objet communautaire : la protection et le développement des populations et ressources d’origine afro-caribéenne. Cinq semaines plus tard, le 23 août 2024, France-Antilles, monopole du seul quotidien de la Martinique, offrait déjà à ces nouveaux dirigeants une longue interview.

Le mouvement est alors inconnu du grand public. Ses responsables viennent des réseaux sociaux et de la mouvance Rouge-Vert-Noir. Ils expliquent eux-mêmes au journal vouloir désormais montrer qui ils sont et ce qu’ils exigent : injonctions à la grande distribution d’aligner les prix avec les prix pratiqués au cœur de la mère patrie.

Quelques jours plus tard commence la mobilisation.

Blocages d’hypermarchés. Blocage des routes et des zones. Ultimatums. Exigence d’être reçus par le préfet, le président de la CTM, les parlementaires et tous les dirigeants de la grande distribution. Exigence de retransmettre les négociations en direct. Départs spectaculaires des premières tables rondes lorsque cette retransmission leur est refusée. Puis retour à la table, jusqu’aux négociations finales. Et puis : refus de signer.

La mécanique a bien fonctionné : autour de la même table, un spectacle improbable s’est déroulé en léger différé. Il y avait en scène : le préfet Jean-Christophe Bouvier, Serge Letchimy, les parlementaires, les représentants des entreprises de distribution, les grossistes, les transporteurs — et, face à eux, les représentants d’une association vieille de quelques semaines. Même Netflix n’aurait pas osé un tel scénario. 

Voilà donc la véritable histoire de 2024.

Pas seulement celle de la vie chère. Celle d’avoir traité ceux qui étouffaient l’économie et bloquaient l’île comme des experts des prix, de la fiscalité, du fret et de l’économie de l’île.

 

La complicité des politiques ?

Et c’est là que réside une seconde escroquerie : les pseudo-solutions préconisées par Petitot, mais aussi, comme nous le dénonçons depuis deux ans, par des Letchimy et autres Nadeau, tous alliés de fait pour la rupture et une autonomie destructrices, bureaucratiques et collectivistes, enfonceraient définitivement la Martinique dans le déclin.

Certes, depuis trois mois, Serge Letchimy ne cesse d’être attaqué par Petitot, surtout depuis le rapport de Cour régionale des comptes et son milliard de déficit.

Certes, pendant deux ans Petitot s’est isolé tout seul : après avoir dénoncé l’État, attaqué les maires et le préfet, criminalisé les chefs d’entreprises, contesté la capacité des syndicats à représenter les Martiniquais, maintenant il s’attaque au bilan de Serge Letchimy.

Il a également tenté de transformer sa mobilisation en force politique avec la création d’un micro-parti, le PLP. Avec deux candidats présentés dans les 32 communes aux élections municipales, ce fut un échec total.

Faute d’avoir réussi à s’imposer par l’adhésion des électeurs, Petitot tente donc de revenir par la rue, la violence, les incendies et les pillages. Et une presse complaisante.

Mais ne soyons pas dupes : lorsque Manuel Valls, ministre des Outre-mer, a osé rencontrer les dirigeants du RPPRAC en février 2025, il a contribué à maintenir en vie politiquement un groupuscule d’insurrectionnels que Mélenchon devrait prendre comme conseillers spéciaux !

Pire, sur la durée, Petitot est l’allié objectif de Letchimy et des députés de (extrême) gauche en Martinique qui prônent la rupture. Petitot aurait pu tenir la plume de certains paragraphes du honteux accord-cadre sur l’autonomie signé par l’Etat et Serge Letchimy début juillet.

 

Du rôle de l’information

Le dossier de France – Antilles s’ouvrait sur deux pages offertes à Rodrigue Petitot et Gwladys Roger, son bras droit, avant les distributeurs, avant la DGCCRF, avant le préfet, avant Serge Letchimy.

Le RPPRAC, l’organisation groupusculaire de Petitot, fixe l’acte d’accusation : le protocole serait cosmétique, « tout a augmenté », et si rien ne change, la « mobilisation » reprendra. Ce sont eux qui ont imposé le sujet et ceux qui ont signé, financé, appliqué et contrôlé le protocole viendront ensuite répondre l’un après l’autre.

L’ordre des pages n’est jamais innocent.

Il ne s’agit pas d’interdire à quiconque de parler. C’est parce que nous sommes dans une République exemplaire que l’ex-dealer Rodrigue Petitot a le droit de manifester, de créer une association et même de fonder un parti politique pour une « autonomie totale ».

Mais avoir le droit de parler n’est pas avoir un mandat pour parler au nom du peuple ni déclencher des insurrections.

Et c’est là que commence la responsabilité des autres et le manque d’union entre les corps constitués, en Martinique comme dans l’ensemble du pays.

Le RPPRAC a compris très tôt la faiblesse de ceux qu’il avait en face : ils n’étaient pas unis. L’État, la CTM et les acteurs économiques ne parlent ni d’une même voix, ni avec les mêmes intérêts, ni même avec la même lecture de la crise.

Entre une CTM qui ne cesse de mettre en cause l’État et la grande distribution, une préfecture chargée de maintenir l’ordre tout en négociant, et des chefs d’entreprise désignés comme les responsables de « prix criminels » et dont les organisations consulaires manquent franchement d’audace et d’unité, il n’existait aucune vision commune, aucune stratégie partagée capable de résister au rapport de force imposé par le RPPRAC.

Pas plus en 2024 qu’en 2026.

En 2024, Petitot a compris aussi la puissance de l’ultimatum. Si nous ne sommes pas entendus, nous bloquerons. Si les discussions ne sont pas publiques, les blocages continueront. À chaque fois, les institutions étaient ramenées sur le terrain choisi par les activistes : celui de l’urgence, de la pression et de la crainte d’un embrasement.

Le RPPRAC n’a donc pas seulement profité de sa capacité à bloquer l’île. Il a bénéficié de l’incapacité de ses interlocuteurs à constituer un bloc face à lui. L’État cherchait à maintenir l’ordre et garantir la protection des biens et des martiniquais, la CTM cherchait à ne pas apparaître ni du côté du préfet ni du côté des distributeurs, les distributeurs cherchaient à sauver leurs entreprises et les emplois.

L’État, la CTM et les entreprises arrivaient avec des tableaux de prix, des taux de marge, de lTVA, de l’octroi de mer, du fret et des coûts d’approche. Le RPPRAC mobilisait juste l’émotion, l’histoire coloniale et la désignation de coupables. Les uns étaient condamnés à expliquer ; les autres accusaient. Les premiers avaient besoin de plusieurs pages pour démontrer le mécanisme de prix ; le RPPRAC utilisait quelques mots — prix criminels, profitation, colonialisme. Le RPPRAC n’avait qu’une stratégie : s’imposer par la manipulation émotionnelle et la terreur.

Dans cette situation, il y avait trois camps qui devaient prendre soin des citoyens, des institutions et des entreprises et un quatrième camp qui ne craignait pas le chaos, on devine rapidement lequel a fini par imposer le rythme.

 

Puis vinrent les nuits martiniquaises du RPPRAC.

Il faut y revenir car les Martiniquais, notamment les indépendantistes et les autonomistes qui jouent avec le feu, doivent savoir ce qui les menacent une fois de plus en 2026.

En 2024, la séquence de mobilisation fut accompagnée d’émeutes d’une violence dont les chiffres devraient être rappelés régulièrement par le seul quotidien de l’île : 441 véhicules incendiés, 31 incendies de bâtiments, 150 pillages de commerces, 99 policiers et gendarmes blessés et des dizaines de millions d’euros de dégâts.  À la fin 2024, 127 entreprises avaient sollicité l’activité partielle pour 1 200 emplois. Dès octobre, la CCI estimait 2 587 salariés affectés par la crise et plus de 300 emplois menacés.

Le RPPRAC a évidemment contesté toute responsabilité dans les pillages et cherché à les distinguer de sa mobilisation. Mais le mouvement revendiquait les blocages appelait à les intensifier et condamnait la présence des forces de l’ordre coloniales notamment en interdisant trois avions d’atterrir au Lamentin et plus de 1.000 passagers.

Et celui qui a provoqué ce rapport de force n’est pas un notable arrivé de nulle part. France-Antilles lui-même le rappellera ensuite : Rodrigue Petitot avait déjà été condamné notamment pour trafic de stupéfiants ; sa dernière condamnation avait été de dix ans, dont près de cinq passés en détention. Puis viendront les condamnations nouvelles : intimidation envers des élus, violation de domicile à la résidence préfectorale, intimidation, outrage et rébellion en réunion.

Tout cela n’interdit nullement à un journal de l’interviewer. Cela devrait en revanche l’encourager à ne pas de l’interviewer comme si rien de tout cela n’avait existé.

C’est précisément là que le dossier de septembre 2026 pose problème. Car deux ans après, le journal recommence exactement ce qu’il avait fait au moment où le mouvement était en train de naître : il lui a fourni une tribune, un titre spectaculaire et, surtout, la position d’expert et de procureur.

« Malgré les baisses, tout a augmenté ! » Formule rapide et parfaite du RPPRAC. Sauf qu’entre-temps la DGCCRF a audité, enquêté.  Son bilan publié en juillet 2026 es clair : les produits des 60 familles bénéficiant de la suppression de la TVA et de l’octroi de mer ont baissé en moyenne de 11,3 % par rapport à la période précédant le protocole ; 89,2 % des références concernées sont en baisse. Sur les familles bénéficiant uniquement de la suppression de la TVA, la baisse moyenne est de 4,7 %. Et les références contrôlées présentent des marges de distribution stables ou en diminution.

Cela signifie bien que le slogan « tout a augmenté » ne décrit pas du tout les résultats du protocole.

Christophe Bermont, pour Carrefour, affirme que son groupe a baissé de 12 % les prix concernés et supporté 1,4 million d’euros d’effort de marge ; il réclame désormais que soient traités le fret et les tarifs export.

Robert Parfait avance lui aussi 12 % de baisse et affirme que ses entreprises ont réduit leurs marges, allant jusqu’à enregistrer des pertes, tout en reprochant à l’État de ne pas avoir mis en œuvre la continuité territoriale.

La DGCCRF confirme les baisses. Le préfet rappelle que l’État a supprimé la TVA sur 69 familles. Serge Letchimy rappelle que la CTM a supprimé l’octroi de mer sur 54 familles, tout en se déclarant insatisfait de ce qui reste à faire.

Voilà le vrai débat économique. Le seul à mettre en lumière. Et surtout, il manque toujours l’essentiel : l’enquête sur les causes profondes de cette vie chère ou de ce manque de pouvoir d’achat. Linflation mondiale, le dépeuplement de l’île, la fiscalité, l’octroi de mer, l’éloignement, le fret, le coût des matières premières, le vieillissement de la population, la diminution du nombre d’actifs, le poids du chômage, des retraites et de les familles monoparentales, sans oublier la situation financière de la CTM : tous ces facteurs qui déterminent réellement le pouvoir d’achat d’une île de moins en moins peuplée.

On met en lumière longuement ceux qui dénoncent la vie chère ; mais on enquête peu ou pas sur les mécanismes de la baisse du pouvoir d’achat. 

On peut discuter les marges. On peut contester le périmètre du protocole. On peut dire que la baisse de 6 000 références ne suffit pas. On peut interviewer des associations de consommateurs. On peut demander des explications à GBH, à Parfait, à Safo, à Créo, à la CTM comme à l’État. C’est le rôle du journalisme.

Que les choses soient claires : personne ne nie les difficultés de pouvoir d’achat des Martiniquais ni les difficultés de nombreuses familles. Mais faire croire qu’un alignement pur et simple des prix sur ceux de l’Hexagone serait possible, en ignorant les réalités économiques, fiscales et géographiques de l’île, relève de la malhonnêteté intellectuelle. C’est manipuler une colère légitime en exigeant l’impossible. Et aucune difficulté sociale, aussi réelle soit-elle, ne saurait justifier de telles méthodes.

Pourquoi commencer par l’ultimatum du RPPRAC ?

Pourquoi donner la parole au seul acteur qui a refusé de signer l’accord sur la vie chère il y a un an et la posture de celui qui distribue aujourd’hui les certificats de bonne et mauvaise conduite ?

Manipuler une colère légitime en exigeant l’impossible, facile !

C’est ici que France-Antilles aurait dû enquêter sur lui-même. Car la presse ne se contente jamais totalement d’observer les faits. Elle peut aussi fabriquer des statuts.

Une association créée en juillet 2024 apparaît dans le seul quotidien de l’île en août. Elle lance sa mobilisation en septembre. Elle impose son vocabulaire et ses ultimatums. Elle entre quelques semaines plus tard dans une négociation où siègent préfet, exécutif, parlementaires et grands acteurs économiques. Un an plus tard, elle crée son parti politique. Deux ans après, le même journal ouvre son grand dossier sur la vie chère par deux pages consacrées à ses dirigeants.

C’est la prime à la violence. Et c’est le pire héritage de 2024.

Il faut que les chiffres et le réel fassent les gros titres, et que ceux qui travaillent, produisent, soignent, transportent et entreprennent soient enfin plus visibles que ceux qui bloquent, menacent et imposent le chaos.

L’information n’est pas une opinion ? Allons donc !

 

Michel Taube

Michel Taube

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Directeur de la publication

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