Edito
18H08 - lundi 23 mars 2026

Les deux morts de Lionel Jospin. L’édito de Michel Taube

 

Les deux morts de Lionel Jospin. L'édito de Michel Taube

Montesquieu voyait dans la vertu le principe cardinal de la République. Sans elle, écrivait-il, l’ambition dévorante et l’avarice finissent toujours par corrompre le corps politique. Lionel Jospin, à sa manière, incarna cette exigence morale. Une certaine idée de la probité, presque austère, rare à ces sommets du pouvoir où les compromissions tiennent trop souvent lieu de boussole.

L’homme d’État que fut Lionel Jospin est mort deux fois.

Sa première mort, brutale, politique, presque tragique fut celle du 21 avril 2002. Ce soir-là, la France vacille, et Lionel Jospin est éliminé dès le premier tour de l’élection présidentielle, devancé par Jean-Marie Le Pen. Dans un geste devenu presque impensable aujourd’hui, il annonce son retrait immédiat de la vie politique. Il s’efface. Il se retire. Il tient parole. Dans un paysage public où les renoncements sont rares et les retours fréquents, cette cohérence force encore le respect.

Avant ce départ tragique, Lionel Jospin avait traversé plusieurs décennies de vie politique. Premier secrétaire du Parti socialiste, ministre de l’Éducation nationale, puis Premier ministre de 1997 à 2002, il aura marqué son époque par des réformes profondes. Les 35 heures, la couverture maladie universelle, les emplois jeunes, le PACS, mais aussi des privatisations paradoxales pour un homme de gauche. Il fut l’architecte d’une « gauche plurielle » où cohabitaient socialistes, communistes, écologistes et radicaux, annonçant déjà les tensions et les fractures idéologiques qui traversent encore aujourd’hui ce camp politique.

Sa défaite de 2002 ne fut pas une défaite ordinaire. Elle fut un signal, une alerte, presque un basculement historique. Elle révéla la montée en puissance du Front national, devenu depuis Rassemblement national, et l’enracinement durable d’un courant politique longtemps marginalisé. Vingt ans plus tard, cette dynamique n’a cessé de progresser, rapprochant toujours un peu plus ce mouvement des portes du pouvoir, même si rien n’est jamais écrit et que les Français, dans leur majorité, hésitent encore devant ce saut dans l’inconnu.

Lionel Jospin était un socialiste, pleinement, sincèrement Trotskiste de formation, il porta une vision marquée par l’intervention de l’État, par une fiscalité accrue sur les entreprises, par des choix qui ont contribué, selon ses détracteurs, à fragiliser le tissu industriel français. L’émergence des écologistes dans sa majorité a également amorcé des inflexions industrielles dont les conséquences se mesurent encore aujourd’hui. Et pourtant, certains continuent de se demander ce qu’aurait été la France si une autre ligne, plus réformiste, plus libérale peut-être, avait été suivie sous son autorité.

Lionel Jospin reste, au fond, une figure singulière. Un homme de convictions, rigide parfois, mais droit. Un responsable politique qui aura connu deux morts : celle de la scène publique, volontaire, digne, et celle, aujourd’hui, qui referme définitivement le chapitre d’une certaine idée de la République. 

La France, elle, cherche encore son Jospin libéral.

 

Michel Taube

PS : le combat contre la peine de mort dans le monde doit beaucoup à Lionel Jospin. Contre l’avis de Robert Badinter, le premier ministre décida en mars 2000, par l’intermédiaire de Daniel Ludet, son conseiller justice à Matignon, d’accorder une subvention à Ensemble contre la peine de mort que nous venions de créer. Tina Kieffer, grande journaliste et patronne à l’époque du magazine Marie Claire, nous avait aidé à convaincre le Matignon de Jospin. Ce soutien décisif permit de commencer à organiser les prémices de ce qui allait aboutir le 20 juin 2001 à la tenue du 1er Congrès mondial contre la peine de mort.

Directeur de la publication