
Quel grand réalisateur que cet Alexandre Arcady !
Quel passeur de mémoire, surtout. Lui qui a si profondément fait revivre la mémoire des Juifs d’Algérie, leurs familles, leurs déchirements et leur exil, nous confronte aujourd’hui à la mémoire des Juifs d’Europe, à ce monde ashkénaze ravagé par la barbarie nazie. Du Petit Blond de la Casbah à Fausse Note, une même exigence traverse son cinéma : transmettre ce que les disparus ne peuvent plus raconter. Donner des visages aux souvenirs. Et empêcher que l’oubli ait le dernier mot.
À l’affiche depuis le 7 octobre, Fausse Note, adapté de la pièce de Didier Caron, nous entraîne dans les coulisses de l’Opéra-Comique, à Paris. Alexandre Miller, prestigieux chef d’orchestre incarné par un grand, un immense Benoît Poelvoorde, vient de donner son dernier concert parisien. Un admirateur, Nathan Dinkel, joué par Kad Merad, insiste pour le rencontrer. L’homme paraît encombrant, presque dérisoire. Mais son obstination finit par fissurer l’assurance du maestro.
Derrière cette visite se cache un passé qui réclame des comptes. La rencontre devient confrontation ; la musique fait ressurgir ce que les honneurs et les années semblaient avoir enseveli. Il faut en dire suffisamment pour comprendre l’enjeu, et assez peu pour préserver la découverte.
Benoît Poelvoorde et Kad Merad révèlent une fois de plus combien ils comptent parmi les plus grands acteurs de notre époque. On les reconnaît presque à peine sur l’affiche. À l’écran, leur confrontation donne toute sa puissance au film : l’autorité du premier se trouble, tandis que l’insistance du second acquiert une inquiétante profondeur. Nous connaissons leur immense talent comique. Ils rappellent ici l’étendue de leur registre dramatique, cette capacité à rendre un personnage inconfortable, à laisser affleurer une blessure derrière une attitude apparemment banale. Deux présences qui portent le poids d’une histoire autrement plus grande qu’elles.
Benoît Poelvoorde et Kad Merad ne sont plus des acteurs comiques mais des géants du cinéma.
La critique est partagée mais nous avons adoré ce film dont l’ambition morale et la force du face-à-face méritent de rencontrer le public.
Car Arcady pose une question qui dérange : que vaut le raffinement d’un homme lorsqu’il peut cohabiter avec la barbarie ? La connaissance de la musique, le prestige d’une carrière, les applaudissements ne constituent aucun certificat d’humanité. Ce face-à-face autour de la mémoire des crimes nazis nous ramène à la responsabilité individuelle. Que fait-on de ce que l’on a vu ? De ce que l’on a accepté ? De ce que l’on voudrait désormais soustraire au regard des autres ? Le temps qui passe ne répond à aucune de ces questions à notre place.
Et puis il y a ce mot : génocide. Un mot qui exige de la connaissance, de la précision et du respect pour les victimes. La Shoah fut une entreprise d’extermination des Juifs parce qu’ils étaient juifs. 6 millions de disparus. Et ce film sorti le 7 octobre…
Derrière cette réalité historique, il faut continuer à chercher les personnes : les enfants, les parents, les familles, les existences interrompues. Le cinéma peut aider à rendre sensible cette dimension humaine que les chiffres, aussi nécessaires soient-ils, ne suffisent jamais à restituer. Voilà pourquoi transmettre demeure une responsabilité si impérieuse.
Fausse Note est un film coup de poing à voir absolument. Pour ses acteurs. Pour Alexandre Arcady. Pour méditer sur la culpabilité, sur la justice, sur ce qu’un génocide détruit et sur ce que les survivants doivent ensuite porter.
Allons au cinéma aussi pour cela : accepter d’être bousculés, et en sortir avec des questions que nous ne pourrons plus écarter.
Michel Taube




















