
Nouveau rebondissement dans l’affaire des écrits attribués à Jordan Bardella. Laurent G., ancien cadre du FNJ et l’un des témoins largement cités par Mediapart dans son enquête, affirme désormais avoir été « manipulé » par le média d’investigation. Interrogé ce lundi en exclusivité par Éric Morillot pour Les Incorrectibles, il conteste plusieurs propos qui lui sont attribués et assure qu’un élément important concernant un livre d’Alain Soral aurait été laissé de côté. Éric Morillot a dévoilé les premiers extraits de son entretien lundi soir dans Face à l’info, sur CNews, avant la mise en ligne de l’interview complète à 21 heures.
Ce Lundi 5 octobre à 15h11, Les Incorrectibles annonçaient sur X un « rebondissement » dans l’affaire Bardella. Éric Morillot promettait pour 21 heures le témoignage de « Laurent G. », présenté comme l’un des principaux témoins sur lesquels s’appuie l’enquête de Mediapart consacrée aux premières années militantes de Jordan Bardella. Avant même la diffusion de l’entretien intégral sur YouTube, le journaliste est venu présenter son enquête dans Face à l’info, l’émission de Christine Kelly sur CNews, et en dévoiler plusieurs extraits.
Laurent G. n’est pas un témoin extérieur au dossier. Ancien responsable du Front national de la jeunesse en Seine-Saint-Denis, il reconnaît avoir fréquenté la fédération dans laquelle Jordan Bardella commençait alors son parcours militant et être l’auteur de plusieurs courriels retrouvés par Mediapart. Il décrit cependant sa relation avec l’actuel président du RN comme essentiellement militante et distante : selon lui, les deux hommes se seraient croisés quatre ou cinq fois et n’auraient été ni proches ni amis. Surtout, il affirme aujourd’hui que ses déclarations ont été présentées d’une manière qui ne correspondrait pas à ce qu’il voulait dire.
Le « livre de chevet » et Hitler : Laurent G. conteste la version publiée
Le désaccord le plus spectaculaire concerne Les Secrets de la Réserve fédérale, ouvrage d’Eustace Mullins. Dans son enquête, Mediapart rapporte que Laurent G. lui aurait déclaré que Jordan Bardella conservait ce livre comme « livre de chevet ». Face à Éric Morillot, le témoin dément catégoriquement avoir employé cette formulation. « Je n’ai jamais dit à Mediapart que monsieur Jordan Bardella avait [ce livre] comme livre de chevet », affirme-t-il. Selon sa nouvelle version, il aurait simplement expliqué avoir discuté brièvement de cet ouvrage avec Bardella afin d’illustrer ce qu’il considérait comme sa « curiosité intellectuelle ».
Même contestation sur un autre passage de l’enquête. Mediapart rapporte que Laurent G. avait déclaré se souvenir que Jordan Bardella « accordait de l’intérêt » aux théories sur une possible survie d’Adolf Hitler après 1945. Dans Les Incorrectibles, Laurent G. nuance fortement ses propos : il assure avoir évoqué non pas un intérêt général pour de telles théories, mais une conversation ponctuelle autour d’une information circulant sur Internet, présentée comme issue de documents déclassifiés du FBI et évoquant une possible fuite d’Hitler en Amérique du Sud. Il affirme également n’avoir jamais entendu Jordan Bardella exprimer une quelconque admiration pour Adolf Hitler.
Troisième point, et sans doute le plus documenté de la contre-offensive d’Éric Morillot : un courriel daté du 8 février 2014. Laurent G. y adressait à Jordan Bardella et à un autre militant un exemplaire numérique de Dialogues désaccordés, livre d’entretiens entre Alain Soral et Éric Naulleau, en écrivant qu’il ne se souvenait plus lequel des deux le lui avait demandé. Laurent G. reconnaît parfaitement être l’auteur de ce message. Mais il affirme qu’un second mail permettrait de connaître le demandeur : l’autre destinataire, Maxence B., aurait répondu en substance « c’est moi, merci ».
Éric Morillot a présenté cette réponse à l’antenne de CNews, estimant qu’elle changeait la lecture de l’épisode. Mediapart avait bien écrit que Laurent G. ne se souvenait plus lequel des deux destinataires avait demandé le livre et n’affirmait donc pas explicitement dans ce passage que la demande provenait de Jordan Bardella. Laurent G. reproche cependant au média de ne pas avoir publié la réponse de Maxence B., qui, selon lui, permettrait d’écarter définitivement Bardella comme demandeur de l’ouvrage. Il accuse désormais Mediapart d’avoir « occulté » cet élément pour renforcer l’association entre le dirigeant du RN et Alain Soral.
« J’ai été manipulé »
Laurent G. explique également les circonstances dans lesquelles il a accepté de parler aux journalistes de Mediapart. Selon son récit, il aurait d’abord été contacté pour discuter du fonctionnement de l’ancienne fédération FN de Seine-Saint-Denis, avant que l’entretien ne se déplace progressivement vers Jordan Bardella. Il reconnaît lui-même ne pas avoir été suffisamment méfiant et assure ne pas avoir compris immédiatement la place que ses déclarations prendraient dans l’enquête.
C’est précisément ce qui l’aurait décidé à sortir du silence. Il affirme vouloir « clarifier » ses propos, assurer les électeurs du Rassemblement national qu’il n’entendait pas déstabiliser le parti et préciser qu’il n’avait aucune intention de nuire à Jordan Bardella ou Marine Le Pen. Il va aujourd’hui beaucoup plus loin en estimant que l’enquête poursuivait dès l’origine une intention hostile au président du RN. À la question finale d’Éric Morillot lui demandant s’il considère avoir été manipulé, sa réponse est sans ambiguïté : « Oui, j’ai été manipulé par Mediapart qui a déformé mes propos. »
Ce témoignage ne remet toutefois pas à lui seul en cause l’ensemble du dossier publié par Mediapart. L’enquête du média ne repose pas uniquement sur Laurent G. : Mediapart affirme avoir travaillé à partir de dizaines de courriels, de conversations Messenger, de multiples témoins et de documents dont certains ont, selon le journal, été authentifiés notamment à partir de données obtenues auprès de Meta et d’un constat d’huissier. En revanche, les déclarations de Laurent G. ouvrent désormais une bataille beaucoup plus précise sur la manière dont l’un des témoins du dossier a été cité et sur la sélection des documents utilisés pour contextualiser les premières années militantes de Jordan Bardella.
Au moment de la publication de cet article, aucune réponse spécifique de Mediapart à l’interview diffusée lundi soir par Les Incorrectibles n’est publiée. Le média maintient en revanche publiquement la solidité de son enquête et a publié le 1er octobre les documents et la méthodologie qu’il estime établir l’authenticité des écrits attribués à Jordan Bardella. La confrontation porte donc désormais sur deux terrains distincts : l’authenticité des messages attribués au président du RN d’un côté, et, de l’autre, la restitution du témoignage de Laurent G., qui accuse désormais frontalement Mediapart d’avoir trahi ses propos.
Emma Ray

















