La chronique de Jean-Philippe de Garate
11H52 - vendredi 4 décembre 2020

Alexandre Dumas, Dieppe, la mer, 1870. Chronique pour la nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

 

C’est un énorme raté de la presse française. Énorme de talent, de joie, de vie comme l’était Alexandre Dumas. Mort il y a cent cinquante ans, le 5 décembre 1870, les médias auraient pu rivaliser de dossiers spéciaux consacrés au grand, à l’immense, au dionysiaque auteur des Trois Mousquetaires, du Comte de Monte-Cristo et d’une œuvre monumentale dont pourtant les journaux de l’époque ont fait leurs choux gras. Opinion Internationale ne l’oublie pas !

Dossier en trois articles :

Alexandre Dumas, Dieppe, la mer, 1870. Chronique pour la nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

André Bellon : « Alexandre Dumas oublié ? Il était tant aimé des Français »

Alexandre Dumas, plus qu’un auteur, un homme, humain et humaniste

 

1870 : ce fut la fin d’un monde, ce fut le début de la guerre civile européenne… 

Alzheimer, cette tarte à la crème jetée aux visages de ce fait aveuglés de nos anciens… pour mieux ponctionner leur patrimoine sous couvert de tutelle et autres tartufferies, nous guette. Tous. Bien avant que la « mort civile », cette ancienne peine abrogée (1854), soit remise au goût du jour pour des millions de Français ayant passé leur date de péremption, la facilité avec laquelle le pouvoir politique oublie, lui, jusqu’aux dates ayant marqué le destin national, devient à proprement parler sidérante.

1870 donc ? Néandertal ? Post-jurassique ? Et pourtant, cette année-là compte ! Nombre d’historiens et deux trois politiques savent qu’elle constitue la clef de voûte, la charnière de deux mondes – en un mot, le début de la guerre civile européenne (1870-1945) et des massacres de masse. Il y a juste cent-cinquante ans, à l’automne 1870, un grand écrivain, Alexandre Dumas (1802-1870), un homme bien ventru, d’un naturel généreux, d’un esprit si ample, comme le siècle savait en produire, allait passer ses derniers mois face à la mer.

Dans un contexte pour le moins singulier. La guerre franco-prussienne, commencée en juillet (à la suite de l’humiliation de l’ambassadeur français, le conte Vincent Benedetti), s’était terminée quatre semaines plus tard par le désastre de Sedan (2 septembre 1870) et la capitulation de l’empereur Napoléon III. Un souverain vite exfiltré vers la Belgique par Bismarck tandis que l’impératrice Eugénie, demeurée aux Tuileries, ne devrait son salut – face à l’insurrection parisienne- qu’à son dentiste américain, qui l’escorta jusqu’en Angleterre.

Le 2 septembre 1870 passé, alors que le soleil et qu’une chaleur sèche s’installent sur la campagne française – George Sand en témoigne-, le machiavélien Bismarck veut mettre fin au conflit ; pas pressé de reconnaître la troisième république – proclamée le 4 septembre à Paris, il préférerait maintenir la régence d’Eugénie, sous couvert d’un prince impérial – âgé de quatorze ans- ainsi placé sous tutelle. Bismarck, lecteur de Clausewitz, possède un esprit clair. Et ne poursuit qu’un but, dont il obtiendra satisfaction, mais après bien des vicissitudes : l’Alsace-Lorraine – pour contenir une France guerrière par cette nouvelle marche d’Empire – et une indemnité pour saigner la riche voisine d’alors et lui interdire toute revanche à court terme – la France ayant déclaré la guerre à la Prusse le 19 juillet. 

C’est sans compter sans son propre souverain, Guillaume de Prusse, qui veut se faire couronner empereur d’Allemagne. Ce sera pour nous, Français, une question presque éternelle à méditer : pourquoi le monarque teuton ne se fait-il pas couronner à Berlin, voire à Aix-la-Chapelle, allez ! même à Rome tel Karl der Grosse – Charlemagne ? Pourquoi choisir la galerie des glaces de Versailles, le 18 janvier 1871 ? Vanité de provincial, fascination de Louis XIV, esprit de revanche pour le sac du Palatinat par les troupes de Louvois et autres promenades sanglantes un siècle plus tard, de Wagram à Iéna, volonté fort peu machiavélienne d’humiliation ? En tous cas, bizarrerie géopolitique, mais plus encore faute psychologique – qu’une génération de Français dont Clemenceau allait remâcher l’amertume jusqu’au traité de… Versailles. Dans la galerie des glaces, le 28 juin 1919.

1870 fut une mauvaise année pour la France, elle le fut aussi pour Alexandre Dumas ; ironie de l’histoire, il s’en faillit d’une pichenette qu’il ne décédât le jour anniversaire du coup d’Etat bonapartiste (2 décembre 1851). Trois jours plus tard, il voyait la mer pour la dernière fois. A Dieppe.

Portrait d’Alexandre Dumas, dédicacé par lui-même, prêté par l’auberge du vieux Puys près de Dieppe, dans la villa que son fils avait fait construire à la Belle Epoque. (©Camille Larher)

Alexandre Dumas avait combattu l’Empire et n’avait cessé d’émerveiller les lecteurs du monde entier avec ses titres somptueux, ses épopées. Il se rendit en Bretagne, à Roscoff, une saison avant le déclenchement du conflit. Son éditeur recevrait de lui, en mars 1870, un ouvrage pour le moins inhabituel que les lecteurs ne découvriront – eu égard aux circonstances- que trois ans plus tard.

L’embonpoint légendaire de l’écrivain ne devait rien au hasard. Fin gourmet, mais aussi fort gourmand, Alexandre partageait son temps entre littérature et cuisine. Pour son ultime livre, Le Grand dictionnaire de cuisine, ses deux sujets de prédilection s’étaient trouvés enfin réunis. Un proche rapportait que lorsque son ami ne faisait pas « sauter un roman, il faisait sauter des petits oignons ». Parfois cinq heures d’affilée à table ! 

Mais trop, c’est trop… En septembre 1870, l’auteur des Trois Mousquetaires, du Collier de la Reine, de tant et tant d’œuvres et de soirées à succès s’écroule, victime d’un accident vasculaire. L’AVC le laisse à demi paralysé et le grand Alexandre n’a plus le choix. Il se fait porter face à la mer, dans la villa que son fils occupe à Puys, le quartier balnéaire de Neuville-lès-Dieppe… Celui qui va charmer des générations entières n’écrit plus, mais, lourdement installé sur une chaise longue, enveloppé de plaids et de pèlerines, passe ses journées dans une forme de rêverie qui, à la vérité, ne l’aura jamais quitté. La Manche est là, devant lui, au bas des falaises de la Côte d’opale. Il mourra face à la mer le 5 décembre 1870. Il y a juste cent-cinquante ans.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car l’armée prussienne, bientôt allemande, forte de ses uhlans de Poméranie, lanciers bavarois, artilleurs de Rhénanie et Berlinois de la Garde, a opéré un mouvement enveloppant de Paris l’insoumise, quasi encerclée depuis le 17 septembre, pour subvertir la calme Normandie. La veille de la mort d’Alexandre, le 4 décembre 1870, Rouen est menacée : les volontaires d’Evreux et de Dieppe, épaulant les régiments venus de l’armée de la Loire, levée par Gambetta, se confrontent aux Prussiens, à Buchy, dans ce département de « Seine-inférieure ». De cette résistance normande allait éclore … une des plus grandes œuvres littéraires : Boule de Suif (1880), de la main du Dieppois Maupassant. 

Rouen, ce verrou, tombe le 5 décembre, quand s’écroule à Dieppe Alexandre Dumas. C’est peu dire que les troupes victorieuses se comportent mal avec la population civile. Il existe un martyrologue normand de l’hiver 1870. Flaubert le Rouennais, écrivant à George Sand le 11 mars 1871, éructe sa haine : « Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne. Le gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra se maintenir qu’en spéculant sur cette passion. Le meurtre en grand va être le but de tous nos efforts, l’idéal de la France ». Décidément, certains jours, à l’auteur mieux inspiré de Madame Bovary et de l’Education sentimentale, on peut préférer Alexandre Dumas. Endormi le 5 décembre.

 

Jean-Philippe de Garate

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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