Edito / Editorial
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08H00 - samedi 5 janvier 2019

Les gilets jaunes, future passerelle entre les extrêmes dans leur conquête du pouvoir ? L’édito de Michel Taube

samedi 5 janvier 2019 - 08H00

Éric Drouet, pseudo révolutionnaire né en gilet jaune sur Facebook et biberonné aux chaînes d’infos, est vénéré par Jean-Luc Mélenchon et adoré par Marine Le Pen, le premier sans retenue et au moyen de parallèles historiques simplistes, la seconde de manière plus feutrée, laissant ses troupes courtiser cette nouvelle créature médiatique dont l’objectif n’est assurément plus – s’il ne l’a jamais été – de défendre les pauvres.

Est-il encore nécessaire de rappeler la légitimité des causes profondes à l’origine du mouvement des gilets jaunes : l’aggravation constante de ce que l’ancien Président Chirac appelait la fracture sociale, à coup d’inégalités multiples et exponentielles, notamment économiques et fiscales, sur fond de déconnexion entre les dirigeants et les dirigés. La Révolution française de 1789, la révolution russe de 1917, plus récemment les printemps arabes à la fin des années 2010, comme toutes les révolutions, avaient une cause légitime. Mais elles furent toutes instrumentalisées, récupérées et mises en œuvre par des autocrates, voire des tyrans près à faire couler le sang des innocents et auxquels Mélenchon voue parfois une admiration malsaine. Certes, certaines révolutions accouchèrent de progrès, il y en eut même une qui donna une Déclaration universelle à l’humanité avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789 qui mit près d’un siècle, d’ailleurs, à accoucher d’un arsenal républicain, pacifié et solide sous la Troisième République…

Mais revenons à 2019… Un Mélenchon ou une Le Pen ne fait pas la révolution seul dans son coin. Il se nourrit et instrumentalise l’insurrection, avant de se l’approprier. Or dès le début des gilets jaunes, la haine, leur haine, se déversait sur les réseaux sociaux, souvent teintée du désir de renverser le pouvoir, mais aussi de racisme de toutes formes (homophobie, antisémitisme…) et de complotisme.

Non, ces expressions et manifestations de haine n’étaient pas – et ne sont pas – aussi marginales qu’on veut nous le faire croire. On accuse à tort les médias de généraliser des cas prétendument exceptionnels.

Le fait que le Rassemblement national et la France insoumise se parent d’un gilet jaune est symptomatique du socle idéologique de ce mouvement, de ceux qui agissent, qui s’expriment, et non de la France qui compatit silencieusement à la lutte contre les excès de l’économie libérale. Le fait que l’ancien humoriste Dieudonné M’Bala M’Bala ait été reçu comme une rock star sur les Champs Elysées par des gilets jaunes est également symptomatique : très proche de l’extrême droite, il attire également à ses représentations de nombreux sympathisants d’extrême gauche, mais aussi des islamistes, tous fédérés par le complotisme et la haine des Juifs, lesquels se retrouvent dans les propos exprimés sur les réseaux sociaux par certains gilets jaunes. Rappelons que le 1erdécembre, ils furent nombreux parmi les casseurs qui mirent le feu à Paris à venir des banlieues. La plupart sont venus faire leurs courses de noël (pillages), d’autres pour exprimer leur haine des blancs et de la France (le tag sur l’Arc de triomphe) ou simplement pour le plaisir de la castagne. Ils ont agi par opportunisme, peut-être, mais il s’en fut de peu que la soudure se fasse entre les gilets jaunes et ces jeunes de banlieues… C’eut été la guerre civile ! Voilà à côté de quoi nous sommes passés de justesse…

Si tous les gilets jaunes ne sont pas complotistes, homophobes et antisémites, qu’on cesse de nous faire croire qu’ils ne sont qu’une petite poignée à partager ces idées nauséabondes. Les gilets jaunes, dans la confusion et les excès de leurs revendications, sont un mouvement populiste dont on ne soupçonne pas, et dont ils ne soupçonnent pas eux-mêmes, la traduction politique qu’il va opérer…

Or la faiblesse politique intrinsèque des gilets jaunes va profiter à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche. Surtout à l’extrême-droite. Pourquoi ?

Dans la consultation populaire clôturée hier soir et organisée par le Conseil Economique, Social et Environnemental, c’est la suppression du mariage pour tous qui a recueilli le plus de suffrages… Cela promet des RIC (référendum d’initiative citoyenne) passionnants et nous indique qui de Le Pen et Mélenchon remportera la mise…

Que sépare aujourd’hui Mélenchon de Le Pen ? Pas grand-chose, en réalité. Leurs points communs sont bien plus nombreux que leurs différences : haine de l’autre, même si ce n’est pas toujours le même « autre », haine de l’Europe, des élites, de l’argent (sauf pour soi, bien entendu), flatterie des bas instincts du peuple, réécriture de l’histoire, mensonges outranciers, incompétence économique par abstraction totale de l’environnement mondialisé, que cela plaise ou non…

Ailleurs ou autrefois, les deux extrêmes se sont retrouvés, et les gilets jaunes pourraient demain les y aider. Même le dogmatique Benoît Hamon, qui n’a pas encore pris conscience de la vigueur du coup de pied au derrière qui lui a été infligé lors du premier tour de l’élection présidentielle, considère que Mélenchon n’est plus à gauche. Or pour accéder au pouvoir, il est indispensable de former une alliance. Le Rassemblement national pourra compter sur ses excroissances de type Dupont-Aignan, voire sur une partie des Républicains. Mais cela ne suffira point à former une majorité, surtout si Wauquiez s’acharne à faire de son parti un groupuscule réactionnaire.

C’est là qu’une liste gilets jaunes aux élections européennes, et à plus long terme une transformation du mouvement en parti politique, pourrait changer la donne : au début, elle prendrait des voix à Le Pen et Mélenchon, car elle chasse sur les mêmes terres. Mais dans un second temps, elle pourrait s’offrir au plus offrant (plutôt Le Pen selon nous), ou, pire, servir de trait d’union, de passerelle entre les deux extrêmes dont elle constitue une sorte de synthèse. Le message serait simple : la vraie question ne serait plus la droite ou la gauche, mais le peuple de France contre les élites maastrichtiennes de la mondialisation et de la finance. Si ce n’est pas à l’occasion des élections européennes, ce sera peut-être le coup d’après, aux municipales en 2020, ou, bien entendu, en 2022, peut-être avec d’autres acteurs, comme Marion Maréchal Le Pen à l’extrême droite ou Adrien Quatennens à l’extrême gauche, même si Mélenchon rechignera toujours à s’appliquer à lui-même le dégagisme qu’il prône depuis la campagne des présidentielles de 2017.

Au point où nous en sommes (ou en serions), pourquoi ne pas imaginer Éric Drouet à l’Élysée. Il est temps que les Français se réveillent, et prennent conscience que l’alternative à Emanuel Macron ou à tout autre représentant du « système » ne peut que déboucher sur leur propre ruine et la confiscation d’une grande partie de leurs libertés. De nos libertés.

 

Michel Taube

Directeur de la publication