Edito
08H07 - lundi 4 mai 2026

Quand la confiance vacille… La France en plein moment Minsky ! La chronique de Patrick Pilcer

 

Patrick Pilcer

Il est des concepts économiques qui, longtemps, semblent théoriques. Des idées d’universitaires, élégantes mais lointaines. Et puis, soudain, elles prennent chair dans le réel. On se dit que nos grands économistes nous avaient prévenus. Nous étions avertis, mais il est alors trop tard…

Le “moment Minsky” est de ceux-là.

Hyman Minsky, ce grand économiste post-keynésien, nous a appris qu’une période prolongée de stabilité finit toujours par engendrer sa propre fragilité. À force de confiance, les acteurs économiques s’endettent, repoussent les limites du raisonnable, et construisent, patiemment, les conditions d’un basculement. Jusqu’au jour où un choc, parfois extérieur, révèle que l’équilibre n’était qu’apparence.

Ce jour-là, la confiance se fissure. Et tout vacille.

Sommes-nous en train de vivre ce moment ? Surtout en Europe du Sud, particulièrement en France où la dette publique au sens large, Etat, Sécurité Sociale, collectivités territoriales, a franchi toutes les limites du raisonnable depuis 30 ans, avec une accélération depuis 6 ou 7 ans.

Le détroit d’Ormuz est bloqué. Les flux de pétrole, d’engrais, et même d’hélium, se raréfient. Les matières premières repartent à la hausse. L’inflation, que l’on croyait maîtrisée, recommence à resurgir, la croissance s’essouffle. Et derrière ces signaux, un risque plus profond encore apparaît : celui d’un renchérissement brutal du coût du capital.

Car dans un monde saturé de dettes, le prix de l’argent n’est pas un paramètre parmi d’autres. Il en est la clé de voûte. Comme la pierre clé de voute, ce n’est pas la plus belle pierre, la plus remarquable, la plus travaillée, la plus taillée, et pourtant sans elle l’édifice s’effondre.

Or que se passe-t-il lorsque le coût du capital, et donc les taux d’intérêt, cette clé, ici économique, se dérobent ?

Les États les plus solides absorbent le choc. Les autres le subissent. Les plus faibles sombrent.

L’Allemagne, fidèle à sa culture de discipline budgétaire, dispose encore de marges. Les pays dits « frugaux » peuvent ajuster, temporiser, amortir. Les « fourmis » ont gardé des réserves.

Mais qu’en est-il des « cigales » ?

La France entre dans cette zone de turbulence avec une dette abyssale, un déficit persistant, une croissance atone, une gouvernance sans projet ni cap, et sans aucun soutien démocratique et populaire. Une économie qui, depuis des années, vit sous perfusion de taux bas et de dépenses publiques.

Autrement dit : une économie qui a prospéré dans le monde d’hier, celui de l’argent facile. Le moment Minsky, s’il se confirme, est précisément celui où ce monde disparaît. Alors tout change.

Une hausse même modérée des taux devient insoutenable. Une tension sur l’énergie devient inflationniste. Un choc externe devient systémique. Et surtout, la confiance, toujours elle, s’érode.

Or la confiance est notre capital invisible, mais déterminant. Lorsqu’elle nous fuit, les investisseurs hésitent, les entreprises retardent leurs projets, les ménages se replient, l’emploi et la consommation se dégradent. Le ralentissement devient mécanique.

C’est ainsi que les crises financières deviennent des crises économiques.

Et que les crises économiques deviennent des crises politiques.

À un an d’une échéance présidentielle majeure, le risque est clair.

Moins de pouvoir d’achat. Moins d’investissement. Plus d’incertitudes.

Et, inévitablement, une tentation accrue monte dans la société vers des réponses simples à des problèmes complexes. Les extrêmes prospèrent rarement dans les périodes de prospérité. Ils s’enracinent dans les moments de fragilité et de doute collectif.

Le moment Minsky n’est donc pas seulement un concept économique. C’est un moment de vérité politique.

Il révèle, sans fard, les choix passés, et plus encore nos erreurs. Il expose les vulnérabilités accumulées. Il distingue les économies robustes de celles qui ne le sont pas. Et il pose une question simple, presque brutale : avons-nous encore les moyens de nos ambitions ?

Dans ce contexte, la France ne peut plus se permettre l’ambiguïté. Ni en matière budgétaire, ni en matière stratégique, ni en matière énergétique.

Car dans un monde où les chocs deviennent plus fréquents et plus violents, la résilience n’est plus une option. Elle est une condition de souveraineté.

Le moment Minsky, s’il est bien celui que nous traversons, ne sera pas spectaculaire au départ. Il sera progressif, diffus, presque imperceptible. Mais ses effets, eux, seront durables.

Comme souvent en économie, le basculement ne se produit pas lorsque tout s’effondre. Il commence lorsque plus rien ne tient vraiment.

Et c’est précisément à ce moment-là qu’il faut retrouver ce qui fait la force des nations : la discipline, la clarté, et surtout… la confiance.

 

Patrick Pilcer

Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers, auteur de « Radicalement républicain. Le mur n’est pas une fatalité. » (sortie le 10 mai 2026).

 

 

 

Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers
Patrick Pilcer, Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers