
Monsieur Jérôme Despey, vous êtes le président du Salon international de l’agriculture qui s’est jusqu’au 1er mars dernier. Merci d’accorder un entretien à Opinion Internationale pour tirer le bilan de l’édition 2026 et dresser les perspectives 2027. Évacuons tout de suite la question que tout le monde a dû vous poser sur l’affluence du Salon de l’agriculture. Quel est le bilan de cette édition hors norme ?
Jérôme Despey : Ce fut vraiment une édition hors norme, un salon différent des précédents. Tout d’abord avec l’absence des bovins. J’ai beaucoup d’émotion pour nos éleveurs et pour nos organismes de sélection parce qu’ils auraient aimé être au Salon international de l’agriculture. Vous savez, lorsqu’il manque un membre de la famille, la fête n’a plus la même saveur. L’actualité politique ne nous a pas aidé avec l’annonce, en plein salon, par la Commission européenne de l’application provisoire du Mercosur. Ce fut inélégant à l’égard de nos paysans.
Nous avons aussi entendu des appels au boycott du Salon de l’agriculture. Je le dis, c’est se tirer une balle dans le pied parce que ce salon accueille des visiteurs qui sont aussi des consommateurs. Au-delà de l’engagement et du soutien des Français au monde agricole, le salon est le plus grand rendez-vous commercial de France et permet à nos paysans de présenter en direct leur production aux consommateurs.
Malgré ces vents contraires, nous avons fait un travail énorme pour qu’il y ait 3 500 animaux, avec des ovins, des caprins, des porcs, des chevaux. Les chevaux de trait ont été présentés. Nous avons créé de l’animation. C’était l’année internationale du pastoralisme, important pour protéger un écosystème et nos éleveurs face à la prédation. Les démonstrations de chiens de berger ont été appréciées. Il y a eu des tontes de moutons.
Opinion Internationale : Les éleveurs bovins étaient tout de même présents ?
Oui, les éleveurs bovins sont venus avec leurs organismes de sélection pour parler de leur métier. Ils n’ont pas déserté. C’est important de le dire. Le salon sans les bovins, c’était une difficulté, et avec des éleveurs en nombre moindre, ce n’était forcément plus le salon habituel.
Mais qui fut fort dans ce salon, et on l’a vu avec les visiteurs présents, ce sont les sourires et cette envie de comprendre ce que vit aujourd’hui le monde agricole. Que ce soit dans le hall des animaux ou dans les filières végétales avec les fruits et légumes ou les grandes cultures, les visiteurs sont venus partager une compréhension de la situation agricole. Et c’est vrai que le monde agricole est aujourd’hui en manque de vision et de repères pour préserver notre souveraineté. C’est aussi ce que nous avons entendu pendant ce salon.
Est-ce que vous regrettez la politisation du monde agricole ? Nous entrons dans une période électorale très intense avec les municipales dans quelques jours et les présidentielles dans un an. Est-ce que vous pâtissez d’une récupération politique plus intense qu’à l’accoutumée des enjeux agricoles ?
Il faut y prendre garde. Les politiques sont les bienvenus dès lors qu’ils jouent le jeu et respectent le lieu pour nous apporter leur vision de l’agriculture et de sa préservation sur notre territoire. Il ne faut pas que le politique s’accapare le salon pour d’autres raisons. C’est une frontière parfois difficile à juger.
C’est pour cela que nous leur avons demandé de respecter la Sia’attitude pour éviter les débordements, avec des règles d’accueil des responsables politiques et des parcours élaborés en amont avec les cabinets, et des délégations limitées à vingt-cinq personnes. Les politiques sont les bienvenus pour dialoguer et échanger, mais aussi pour apporter des réponses concrètes. C’est ce qu’attendent aujourd’hui les agriculteurs. Ce ne sont pas des paroles rassurantes, mais des mesures profondes. Comme aujourd’hui la société manque de repères vis-à-vis des politiques, c’est aussi ce que nous vivons dans le monde agricole.
Opinion Internationale : Sur les nouveautés que vous avez affichées cette année, lesquelles vous ont le plus marqué et comptez-vous les reprendre l’année prochaine ?
Toute la programmation agri-culture a été une première. Nous nous étions toujours posé la question du lien entre agriculture et culture. La situation particulière du salon nous a permis d’avancer sur ce sujet avec une librairie, un prix littéraire qui sera décerné à l’issue du salon, et la mise en avant de nombreux ouvrages liés à l’agriculture.
Nous avons aussi installé un cinéma dans le salon pour projeter des films sur la ruralité et sur ces femmes et ces hommes qui font l’agriculture. Des expositions ont retracé l’évolution des filières jusqu’à la modernité avec les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle.
Ensuite, j’ai voulu que ce salon porte sur cette « génération solutions ». Nous avons ainsi vu beaucoup de jeunes découvrir la modernité de notre agriculture. Cela m’a marqué. Rencontrer ces jeunes qui veulent s’installer en agriculture dans un contexte difficile pour le monde agricole est très émouvant et suscite plein d’espoir.
Notre métier est à ciel ouvert. Notre bureau, c’est le plein air, avec des éléments nouveaux presque chaque semaine. Il ne faut pas décevoir ces jeunes. Les sujets du revenu, des moyens de production et de la capacité à entreprendre sont essentiels pour continuer à l’avenir de satisfaire les consommateurs avec des produits sains et de qualité.
La race bovine brahman de Martinique sera-t-elle l’égérie 2027 puisque Biguine, cette année, sa digne représentante, qui nous a accordé une interview exclusive, n’a pu être présente ?
Cette année ce fut la première fois depuis la création du salon que les Outre-mer ont été mis à l’honneur avec la vache égérie. Malheureusement la crise sanitaire a empêché Biguine d’être présente mais la filière Brahman a été fortement mise en avant, en partenariat notamment avec l’Union des Éleveurs de Bovins Brahman, et nous nous en félicitons.
Nous travaillons notamment avec André Prosper et la filière Brahman pour organiser l’an prochain un temps particulier afin de mettre en avant la Martinique mais aussi l’ensemble des filières ultra-marines. Les autres producteurs, comme le secteur de la banane avec Banamart par exemple, sont fortement présents chaque année. Il est indispensable de renforcer le lien avec nos territoires ultramarins dans le Salon international de l’agriculture.
La Côte d’Ivoire était l’invitée d’honneur cette année, après le Maroc l’an dernier. Quel bilan tirez-vous pour vos partenaires ivoiriens ?
Tenir ce salon sans parler d’international, ce serait passer à côté de quelque chose.
J’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’agriculteurs et les autorités, notamment les ministres. Il y a un vrai besoin de reconnaissance réciproque et de coopération entre nos filières de production. C’est tout l’intérêt, comme l’an dernier avec le Maroc. Nous voulions mettre en relief le « I » d’international du SIA.
Le salon crée des liens entre filières, notamment sur le végétal où la Côte d’Ivoire a montré beaucoup d’intérêt, mais aussi sur l’animal. Beaucoup de contacts se nouent, permettant des participations croisées et une entraide mutuelle. L’international n’est pas seulement un lieu de concurrence. C’est aussi une source de conquête de marchés et de paix entre les peuples. Lorsqu’on parle d’alimentation, on parle aussi de protection des populations.
Le Salon de l’agriculture est chaque année un des plus grands rendez-vous de chevaux en France et dans le monde. Le CENECA que vous présidez organise aussi chaque année le Salon du cheval de Paris qui aura lieu du 4 au 6 décembre prochains et le Championnat du monde du cheval arabe en novembre prochain. Les pays du Golfe sont frappés à leurs dépens par une guerre terrible. Que pouvez-vous en dire ?
Permettez-moi en effet d’avoir une pensée très forte pour nos amis du Moyen-Orient qui vivent des moments très particuliers. Je veux leur apporter toute notre solidarité, car nous travaillons très étroitement avec eux autour du cheval.
Il existe des liens très forts entre le Salon international de l’agriculture, le Salon du cheval de Paris et le championnat du monde du cheval arabe. Le prochain rendez-vous est à Paris au mois de novembre pour le championnat du monde du cheval arabe, puis au mois de décembre pour le Salon du cheval de Paris. Il se passe beaucoup de choses autour du cheval. Il y a ce lien humain, cette tendresse, ce regard, cette agilité qui disent beaucoup. C’est pour cela que nous travaillons étroitement avec cette filière, car elle entretient un lien indispensable avec le monde agricole.
Dernière question, comment sera l’édition 2027 du Salon international de l’agriculture ? Nous espérons tous le retour des vaches. Mais nous serons aussi à deux mois de l’élection présidentielle. Quelles seront les perspectives du SIA 2027 ?
Nous espérons tous le retour des bovins. Cela rendra le salon plus fort. L’édition 2027 sera très forte, bien sûr, parce que nous retrouverons le salon que tout le monde aime, dans la diversité des filières. On le voit avec la passion des visiteurs.
Propos recueillis par Michel Taube




















