Opinion Outre-Mer
12H32 - dimanche 22 février 2026

Biguine, vache martiniquaise égérie du Salon de l’agriculture : « moi, le président et tous les Français, je veux les rencontrer ! »

 

Biguine, vache martiniquaise égérie du Salon de l’agriculture : « moi, le président et tous les Français, je veux les rencontrer ! »

Bonjour Madame Biguine. Merci d’accorder une interview exclusive à Opinion Internationale, Opinion Outre-mer et Info Outre-mer. Vous êtes la vache égérie du Salon de l’agriculture 2026 mais malheureusement vous n’êtes pas à Paris. A cause de l’épizootie de dermatose nodulaire contagieuse.

Pour commencer, comment prononce-t-on votre prénom ? Avec un U muet ou un u en forme de « ou » ?

Muet comme le prénom Guy mais je ne suis pas muette ! J’aime bien causer.

 

Où êtes-vous présentement ?

Je suis en Haute-Saône, chez l’éleveur Monsieur Julien Demangeau, un professionnel très pointu sur la race charolaise. J’y suis arrivée le 4 novembre dernier après onze jours de bateau. Pour des raisons sanitaires liées aux restrictions sur les mouvements d’animaux, je suis bloquée dans une région où il n’y a jamais eu de cas problématique de l’épidémie. Mais la décision est tombée pour tout le monde.

Je suis en parfaite santé et je suis surprise de m’être acclimatée si facilement. En Martinique, je paisse toute l’année dans la savane, et ici dans l’hexagone, on est souvent enfermée dans des stalles. Mais je m’y suis habituée car on me bichonne !

 

Ça vous fait quoi que tout le monde parle de vous ? Vous êtes comme une diva, une star, une étoile.

C’est mérité, vous ne trouvez pas ? Et je suis très bien représentée par mon éleveur préféré, André Prosper, directeur d’exploitation d’élevage à l’exploitation agricole du Galion en Martinique, président de la CODEM, la coopérative des éleveurs de Martinique, et premier vice-président de l’Union des éleveurs du programme Brahman. J’ai vu qu’André a accueilli le président de la République hier à l’ouverture du Salon. Le veinard.

 

Biguine, parlez-nous de vous ? Qui êtes-vous ?

Je suis née sur l’exploitation agricole du Galion, à Trinité, sur la presqu’île de la Caravelle. J’ai 7 ans et déjà deux veaux. Il faudra que je pense à leur donner un nom à chacun.

Il paraît que dans mon troupeau de plus de 150 vaches, c’est clairement moi qui me suis imposée. J’aurais paraît-il un port de tête, un regard, une présence très particulière. Je donne l’impression de vous observer de haut.

 

C’est pour cela que vous avez été choisie comme égérie nationale du Salon de l’agriculture ?

Le comité de sélection a visité plusieurs élevages et le choix a été laissé aux responsables professionnels. On m’a dit que j’ai été choisie presque à l’unanimité. C’est une vraie reconnaissance pour la filière bovine martiniquaise.

Vous imaginez un peu : en soixante-deux éditions du Salon de l’agriculture, c’est la première fois qu’un animal ultramarin est mis à l’honneur. C’est historique.

 

Pouvez-vous nous présenter la race Brahman, très présente en Martinique, dont vous êtes aujourd’hui la championne ?

C’est une race originaire d’Inde, améliorée par les Américains et introduite en Martinique dans les années 1950. Aujourd’hui, elle représente pratiquement la totalité du cheptel local. Nous sommes d’une race exceptionnelle : rustique, résiliente, parfaitement adaptée au climat tropical. Mon fanon, cette peau souple sous le cou riche en glandes sudoripares, agit comme un véritable climatiseur naturel.

 

Biguine, vache martiniquaise égérie du Salon de l’agriculture : « moi, le président et tous les Français, je veux les rencontrer ! »

Biguine, quel est aujourd’hui le poids du cheptel bovin en Martinique ?

Je vis avec un peu plus de 20 000 bovins sur l’île. Au sein de la CODEM, la coopérative regroupe environ 7 000 têtes réparties entre 125 éleveurs. À l’échelle de la Martinique, c’est déjà significatif. L’élevage se structure de mieux en mieux, aux côtés de la canne et de la banane qui restent des piliers historiques. Nos éleveurs travaillent activement au développement de la filière bovine locale.

 

Mais j’ai cru comprendre que la filière a besoin d’un véritable soutien public. Pourquoi ?

Alors on me l’a bien expliqué ! Parce que la question de la vie chère est une réalité très concrète chez nous. Mais parce que les bouchers, les épiciers, la petite ou la grzande distribution ferait des marges excessives, mais parce que tous les intrants venant d’Europe coûtent extrêmement cher. Nous parlons beaucoup d’autonomie alimentaire et de développement endogène, mais dans les faits, les moyens ne suivent pas suffisamment pour permettre un vrai décollage de la filière bovine.

 

Concrètement, de quoi les éleveurs et vous avez-vous besoin aujourd’hui ?

Il faut surtout faciliter l’investissement, notamment pour les jeunes qui voudraient élever une de mes petites progénitures. Beaucoup veulent se lancer, mais n’ont pas les moyens d’acheter les animaux. Les aides existent, comme le POSEI, mais il faut avancer les fonds et attendre parfois plusieurs années pour être remboursé. Quelqu’un qui n’a pas de capital de départ ne peut tout simplement pas en bénéficier. Il faut donc repenser le système pour lever ce verrou.

 

Pourtant, le marché semble porteur…

Il y a un vrai marché. La consommation totale de viande en Martinique tourne autour de 20 000 à 21 000 tonnes par an. Je crains que ce soit bientôt mon tour.

Pour le bovin, nous sommes autour de 5 400 tonnes consommées, alors que la production locale ne couvre qu’environ 800 tonnes.

Plus largement, sur les 20 000 tonnes de viande consommées toutes espèces confondues, la production locale est d’environ 4 500 tonnes. Les trois quarts sont donc importés. Le potentiel de développement est évident.

 

Les Outre-mer sont-ils encore trop souvent oubliés des grandes politiques agricoles françaises ?

Disons qu’ils sont parfois regardés de loin. Nous avons attendu 76 ans pour être mis à l’honneur ! Et c’est tombé sur moi. J’en suis un peu fière.

Sérieusement, on parle souvent des Antilles pour le rhum, le punch ou les plages. Mais il y a surtout des hommes et des femmes qui travaillent dur et qui veulent produire pour nourrir leur territoire. Nous avons besoin d’être pleinement intégrés dans la stratégie agricole nationale.

 

Excusez-moi d’envisager le pire pour vous, mais le meilleur pour nous… Dans l’assiette, que vaut la viande Brahman ?

C’est une viande peu grasse, très goûteuse et juteuse. Nos éleveurs travaillent d’ailleurs en Martinique sur une démarche de valorisation de type AOP pour mieux la faire connaître. Les consommateurs et les restaurateurs locaux nous apprécient beaucoup.

 

Quel message souhaitez-vous adresser aux visiteurs du Salon ?

Que je les attendrai l’année prochaine mais que dès cette année, nos éleveurs, à commencer par le mien, André Prosper, vous attendent nombreux. Derrière nous, il y a toute une filière ultramarine dynamique. Aux Antilles, nos animaux vivent toute l’année en savane, jamais enfermés, avec une attention particulière portée au bien-être animal. Je demande solennellement aux autorités du Salon de l’agriculture de reconsidérer la situation afin que je puisse être présente en 2027 pour montrer pleinement les qualités de notre race exceptionnelle.

 

Que peut-on vous souhaiter de meilleur ?

D’être bien présente l’année prochaine comme égérie 2027 ou avec une co-égérie ! Moi, je veux le saluer le président de la République. J’ai des choses à lui dire !

 

Propos recueillis par Michel Taube avec la participation très précieuse d’André Prosper

Biguine, vache martiniquaise égérie du Salon de l’agriculture : « moi, le président et tous les Français, je veux les rencontrer ! »

Directeur de la publication