Edito
15H43 - jeudi 8 octobre 2026

Romain Salvatore : « Les manifestations lycéennes ou quand l’État doit choisir ses pauvres »

 

Romain Salvatore - Jordan Bardella devrait-il être éternellement antisémite ?

Des camions de pompiers en feu, un lycée incendié, des pillages en ville et surtout une jeunesse en colère dans les rues. C’est le résumé que l’on voit sur tous les grands médias de ces manifestations lycéennes qui semblent être devenues complètement hors de contrôle. Mais derrière les images se cache une colère légitime et un problème beaucoup plus difficile à résoudre : l’éducation réclame davantage de moyens au moment même où l’hôpital, les retraites, la police, l’armée et tant d’autres en réclament aussi. Gouverner, c’est alors choisir à qui donner, à qui prendre et ce que l’on accepte de laisser pour demain. Encore faudrait-il, avant de décider combien nous sommes prêts à consacrer à l’école, savoir quelle école nous voulons construire.

 

Mais que font tous ces jeunes dans la rue ?

Depuis un peu plus d’une semaine, nous voyons apparaître en France et en Belgique des mouvements de protestation de lycéens qui font l’école buissonnière pour manifester leur mécontentement. Le traitement médiatique de cette histoire peut parfois laisser perplexe celui qui ne se trouve pas au premier plan. On y voit des compilations d’abribus saccagés, de véhicules ou de vitrines détruits. Des jeunes cagoulés dont on devine qu’ils ne semblent pas avoir l’âge d’être des lycéens de 16 ou 18 ans. De vrais guerriers, organisés, qui semblent entraînés à ce genre de démonstration de force. Qui savent rapidement établir un réseau d’information, faire passer des marchandises entre les lignes de policiers et livrer une véritable guérilla dans les rues de nos grandes villes.

Ces images pourraient choquer, surtout les personnes plus âgées, si elles ne rappelaient pas leur jeunesse, les barricades et les protestations de Mai 68, elles aussi portées par des étudiants. Mais ici, le contraste est double. Les manifestants sont plus jeunes : ce sont d’abord des lycéens. Et leurs revendications sont différentes. Il ne s’agit pas de grands combats politiques ou philosophiques autour de la libération des mœurs, de la jouissance sans entrave ou de la liberté d’expression. Cette génération demande quelque chose de beaucoup plus concret et matériel : de meilleures conditions d’enseignement. Des revendications parfois ignorées ou passées sous silence. Mais alors, que veulent les lycéens ?

 

Quelles revendications ?

Ce qui ne manque pas d’impressionner, c’est la rapide diffusion des idées, la solidarité entre lycées et, plus globalement, le semblant d’unicité dans l’action. Cette génération maîtrise les codes des réseaux sociaux qu’elle utilise sans arrêt et montre une capacité assez impressionnante à communiquer et à scander les mêmes slogans de Paris à Bruxelles, en passant par Bordeaux ou Lyon.

On ne va pas passer par quatre chemins : la revendication principale se résume à demander plus de moyens dans l’éducation. Le problème pourrait presque être réglé à l’américaine : « throw money at it ». Refaire l’isolation des bâtiments, remplacer le mobilier et les tableaux défectueux, rendre la cantine plus abordable, alléger le travail du personnel infirmier, remplacer les professeurs absents, réduire le nombre d’élèves dans les classes ou mieux organiser les emplois du temps. S’ajoute l’inquiétude de l’entrée à l’université : en France, la fin de Parcoursup ; en Belgique, la baisse du coût de l’inscription. Enfin viennent les exigences des lycées de banlieue, qui estiment que l’éducation dans les zones dites « prioritaires » reste insuffisante.

Des revendications toutes légitimes, mais qui arrivent à un moment terrible et rencontrent une oreille sourde et un cœur fermé de la part des politiques en place.

 

La réponse des autorités

Ce n’est pas un secret : depuis des années déjà, le « leitmotiv » de l’État est de répondre : « nous n’avons plus d’argent ». Si la question reste sujette à débat lorsque l’on voit à quelle vitesse certaines sommes peuvent être débloquées, il faut, à un moment donné, être réaliste. Dans notre système actuel, les marges de manœuvre se réduisent. La France comme la Belgique doivent composer avec une dette importante, des déficits persistants et des intérêts qui viennent encore réduire les possibilités.

Mais s’il faut se sortir une idée de la tête, c’est bien qu’en politique « la contrainte fait disparaître le choix ». Les gouvernements pourraient décider d’augmenter drastiquement le budget de l’éducation, de dépenser davantage pour leur jeunesse. Il faudrait alors assumer ce choix et surtout ce qu’il implique ailleurs. Car gouverner, ce n’est pas simplement constater que l’argent manque et le brandir comme une excuse tout-terrain : c’est décider de l’endroit où il doit aller lorsqu’il n’y en a pas assez pour tout le monde.

Pourtant, l’humeur n’est pas à la concession. Nous avons vu des scènes qui nous renvoient des années en arrière : la police en armure qui charge dans les manifestations, use de gaz lacrymogènes et disperse les foules dans l’espoir de calmer les ardeurs du mouvement et de renvoyer les lycéens dans leurs classes.

Mais la contestation ne peut pas complètement mourir, car le quotidien rappelle ses causes. Chaque année, dans un lycée en ruine, c’est un degré qui s’ajoute en été et qui se perd en hiver. C’est du mobilier qui n’est pas remplacé, des tableaux qui tombent en panne. Autant de difficultés qui ne disparaissent pas lorsque les manifestations s’arrêtent.

Emmanuel Macron, que l’on aime appeler le « Mozart de la dépense », en a fini de ses récitals économiques. Bientôt retraité de sa mission présidentielle, il prépare déjà l’après et se fait discret. Les institutions avancent avec leur lenteur habituelle, là où une génération ultraconnectée est habituée à l’immédiateté des réseaux. À côté, la gauche d’opposition propose une autre réponse : taxons les riches, les grandes entreprises, dépensons davantage dans nos services publics.

Car ce n’est pas seulement l’éducation qui est en péril. L’ensemble des services publics réclame des moyens : l’hôpital, la police, l’armée qui fait peine à voir, les retraités qui estiment ne pas avoir assez. C’est alors qu’on découvre avec stupeur qu’une stratégie politique viable semble parfois être de décider, de concert avec Paul, que l’on va se distribuer les richesses de Jacques.

 

L’argent, toujours l’argent

« De l’argent, il y en a », entend-on. Eh bien, peut-être pas suffisamment pour tout faire, et c’est là qu’est tout le problème.

Cette colère lycéenne cache une crise plus profonde que le simple manque de moyens dans l’éducation. Elle révèle une difficulté générale de l’État à répondre simultanément à toutes les attentes placées en lui. Les politiques jouent un jeu d’équilibriste entre ce qu’ils peuvent se permettre de faire, leur cote de popularité et les conséquences à long terme de leurs décisions.

La gauche est pleine d’idéalisme, aimerait aider les lycéens, les seniors, les pauvres. Elle veut aussi une transition écologique, bloquer le prix de l’essence et aider Gaza. Ce sont également les combats d’une partie de cette génération et ils se retrouvent naturellement dans ses manifestations. Mais leur accumulation ramène toujours à la même question : si toutes ces causes sont légitimes, laquelle doit passer en premier ?

De l’autre côté, la droite, le nez dans les comptes, hurle de douleur à chaque proposition de dépense. Elle rappelle les déficits, la dette, la nécessité de faire des économies et semble parfois attendre qu’une contrainte extérieure vienne imposer les décisions qu’elle n’ose pas prendre elle-même.

Qu’à cela ne tienne, il faut trancher. Décide-t-on de financer la jeunesse aujourd’hui et de lui faire payer demain les intérêts ? Va-t-on prendre à l’hôpital, aux retraites ou à la police pour donner à la jeunesse ? Va-t-on augmenter les taxes, demander davantage aux plus riches ? Ou la stratégie consiste-t-elle à faire le mort jusqu’à ce que la situation s’apaise ?

C’est là que se situe le véritable problème. Un choix politique n’est pas seulement la décision de financer quelque chose. C’est aussi accepter de dire ce que l’on financera moins, ce que l’on taxera davantage, ce que l’on reportera à demain ou la dette que l’on laissera à ceux qui viendront après nous. Il est facile de défendre séparément l’éducation, l’hôpital, les retraites, la police, l’armée ou la transition écologique. Beaucoup moins de les mettre autour d’une même table lorsque tous réclament leur part d’un gâteau qui ne grandit pas au rythme des demandes.

 

Alors, il faut trancher

La marge de manœuvre est réduite et le calcul politique se fera nécessairement en fonction des priorités que chacun choisira de défendre. Si une partie de la gauche a fait le choix de la jeunesse, des lycéens aux étudiants en passant par les banlieues, une partie de la droite fait le pari inverse. Derrière les discours sur l’intérêt général se cache toujours une question beaucoup moins confortable : à qui accepte-t-on de demander un effort ?

Tout porte à croire que cette crise sera gérée comme beaucoup d’autres : répression policière, jeu médiatique, dégradation de l’opinion des protestations et menaces scolaires. On entend déjà que les cours vont se tenir en ligne dans certaines écoles. Bon moyen de trier le bon grain de l’ivraie : la feuille de présence suffira peut-être à faire retourner les élèves en classe sous peine de redoublement. Ou peut-être qu’un jour de pluie montrera simplement que les lycéens ne veulent pas se mouiller.

Car cette génération parle fort mais reste minoritaire dans l’ensemble de la population. Il peut être politiquement plus profitable de répondre aux attentes d’autres catégories. On peut digitaliser une classe, rationaliser l’enseignement, promettre que la technologie permettra de faire mieux avec moins. Mais aucune innovation ne fera disparaître cette réalité : lorsque plusieurs besoins sont légitimes et que les ressources ne permettent pas de tous les satisfaire, il faut choisir.

Les lycéens retourneront probablement en cours, les images disparaîtront des journaux et une autre crise viendra occuper l’espace.

 

Le débat est-il réellement au bon endroit ?

Mais j’aurais finalement aimé que le débat ne soit pas uniquement économique.

Les revendications tournent surtout autour des moyens, des professeurs, des locaux, des horaires. Personne ne semble parler du fond, personne ne semble avoir une vision claire de ce que devrait être l’éducation demain. Est-ce que de beaux locaux, 23 degrés dans les classes et du steak à la cantine suffiront à faire passer la pilule de l’école ?

Peut-être que le problème est ailleurs. Que l’éducation n’est plus tout à fait en accord avec son temps. Qu’un décalage s’est installé entre ce que les lycéens veulent apprendre, ce dont ils auront besoin pour travailler et ce que l’on continue à leur proposer. Les comparaisons PISA avec des pays comme Singapour semblent alors tomber à côté de la question. Est-il plus important que nos élèves répondent correctement à des questions généralistes ou qu’ils s’épanouissent, deviennent autonomes et soient capables de s’en sortir dans le monde qui les attend ?

Demander plus d’argent pour « mieux étudier » n’est donc peut-être pas la seule solution. La situation critique de l’enseignement pourrait justement être l’occasion de revoir la manière d’enseigner. Qui ne se souvient pas des heures de cours interminables, des journées qui s’étirent avec des matières que plus personne n’écoutait ? Des professeurs épuisés face à des adolescents qui n’ont parfois plus qu’une idée en tête passé 13 heures : dormir, sortir, jouer au football ou discuter.

Voilà aussi le paradoxe : une jeunesse qui ne veut pas aller à l’école, qui y va quand même, qui la voit comme un travail, comme une contrainte avant de la voir comme une opportunité, et qui se plaint que ce quotidien épuisant se déroule, en plus, dans de mauvaises conditions.

Rénover les bâtiments est nécessaire. Remplacer les professeurs absents aussi. Mais si l’on dépense demain davantage pour reproduire exactement la même école, avec les mêmes journées, les mêmes méthodes et le même rapport des élèves à l’enseignement, aura-t-on véritablement réglé quoi que ce soit ?

Après avoir passé tout ce temps à se demander où trouver l’argent, à qui le prendre et à qui le donner, une question plus fondamentale demeure : pour construire quoi ?

Il manque peut-être quelque chose de plus difficile à financer parce qu’on ne l’achète pas : une vision, un rêve, un cap clair de ce que nous voulons transmettre à la prochaine génération et de la manière dont nous voulons le faire.

En attendant, les murs continueront de vieillir. L’hôpital demandera toujours des moyens. Les retraités voudront que leur niveau de vie soit protégé. La police, l’armée et les autres services publics défendront leurs besoins. Les élèves retourneront en classe et le prochain mouvement posera, sous une autre forme, les mêmes questions.

Car l’être humain est très résilient, et c’est peut-être ça le problème : quand une situation devient petit à petit de moins en moins acceptable, on finit parfois par s’y habituer jusqu’à ne plus trouver personne pour le dire haut et fort. Puis, un beau jour, quand personne ne s’y attend, le son des LBD résonne à nouveau dans les rues.

 

Romain Salvatore

Titulaire d’un master en philosophie éthique à l’Université catholique de Louvain