
Chaque système politique repose sur des principes fondateurs. Avec le temps, la connaissance de ces principes s’érode, et surtout, on perd de vue les raisons pour lesquelles ils ont été établis.
Cette assertion vaut particulièrement pour la France. Depuis 1981 et l’arrivée de la gauche au pouvoir, s’est développée la conviction que l’universalisme, idée fondatrice de notre démocratie, serait raciste, colonialiste et excluant. À ce principe, certains ont préféré le relativisme. Nous sommes ainsi passés de la légitime revendication du droit à la différence au principe, beaucoup plus discutable, de la différence des droits selon la race, l’identité ou le genre.
Derrière ce qui pourrait sembler n’être qu’une dérive idéologique se cache en réalité le risque de destruction du modèle français. Dans de nombreux pays occidentaux, le multiculturalisme a été privilégié. La France, pays du droit du sol et terre historique d’immigration, avait pourtant fait un autre choix : celui de la Res Publica, la chose publique.
Exit les appartenances particulières comme fondement de l’organisation collective, et place à la République, qui unit autour d’un corpus de valeurs partagées par tous les citoyens, quelles que soient leur religion, leur couleur de peau ou leur origine. À une condition : accepter certaines valeurs comme universelles, notamment la liberté de conscience et d’expression, l’égalité des citoyens entre eux — en particulier entre les hommes et les femmes — et, logiquement, la laïcité, qui implique la neutralité de l’État en matière religieuse.
Romain Gary résumait admirablement cet idéal : « Je n’ai pas une seule goutte de sang français et pourtant la France coule dans mes veines. » Moi, fils d’immigré tunisien, amoureux de la France, de sa culture, de son histoire et de ses racines, je fais mienne cette phrase.
La gauche, orpheline du vote ouvrier et populaire, s’est progressivement rabattue sur le sociétal. En présentant l’universalisme des Lumières comme impérialiste et les valeurs républicaines comme potentiellement discriminatoires, elle a contribué à installer le relativisme au cœur du débat public. L’islamisme politique a su exploiter cette faille, en s’engouffrant dans l’espace idéologique laissé vacant.
Dans ce contexte, la laïcité est devenue l’une des principales cibles des relativistes avec comme étendard le voile islamique.
Les islamistes jouent sur une confusion entre le simple foulard culturel que portaient autrefois certaines femmes en Orient — et qui n’était d’ailleurs pas propre aux musulmanes — et le tchador, la burka ou l’abaya, qui relèvent d’une autre logique. En établissant une continuité artificielle entre ces manifestations, ils prennent nos concitoyens musulmans et notre démocratie en otage, en nous sommant de choisir un camp. Toute opposition légitime est alors assimilée à du racisme.
Je refuse cette alternative. J’opte pour ce que Jean Birnbaum appelle «le courage de la nuance».
Interdire le voile, c’est confondre les causes et les conséquences
Les défenseurs de la République qui veulent interdire le voile commettent, à mes yeux, une double erreur.
D’abord, une erreur pratique : une interdiction générale serait techniquement impossible à faire respecter sans provoquer une confrontation majeure, voire une véritable guerre civile. Ce serait comme interdire à un enrhumé d’éternuer : une confusion entre le mal et son symptôme.
Ensuite, une erreur d’analyse. Le voile islamique n’est pas la cause du délitement de la France ; il en est la conséquence. C’est parce que, depuis cinquante ans, nous sommes allés de renoncements en renoncements que celui-ci a pu s’imposer dans le paysage national.
Nous présentons le voile comme un simple signe religieux ostentatoire et envisageons, par cohérence, d’interdire aussi la kippa ou la croix ce qui représente, comme toute punition collective, une réelle manifestation de lâcheté. Si tel était réellement le souci, le turban sikh ou d’autres marqueurs culturels devraient nous déranger tout autant. Ce n’est pas le cas. Ça n’est donc pas le signe ostentatoire religieux qui pose problème mais la contradiction qu’incarne le voile avec les principes fondateurs de la République.
Le tchador, l’abaya, la burka et leurs dérivés heurtent parce qu’ils ne relèvent pas simplement de la pratique religieuse. Ils sont les étendards d’un projet politique, le « frérisme musulman », antagoniste au modèle républicain, qui cherche à s’imposer en Occident alors même qu’il est de plus en plus contesté, voire interdit, dans plusieurs pays arabo-musulmans.
C’est donc sur le terrain politique qu’il faut le combattre, et non en prétendant résoudre le problème par une interdiction générale. Le véritable enjeu n’est pas le signe religieux en lui-même, mais ce qu’il peut parfois exprimer lorsqu’il devient le marqueur d’un projet politique contestant les fondements de notre société semant ainsi les germes du séparatisme.
Deux modèles politiques ne peuvent durablement cohabiter sur un même territoire sans créer une fracture profonde. La question est donc celle de la méthode pour reprendre la main.
Des solutions existent
Elles exigent des convictions, du courage politique et de la pédagogie.
Premièrement, restaurer clairement l’autorité et la primauté du modèle républicain sur notre territoire. Qu’il ne faille plus imposer comme fût un temps nos valeurs à d’autres pays est évident. Cependant, les imposer en France à ceux qui viennent de ces territoires l’est tout autant. Et c’est précisément sur cette nuance de taille que s’appuient les mouvements « décoloniaux » pour justifier leur relativisme. L’exécutif doit réaffirmer les principes qui régissent notre pays et rappeler que les droits accordés par la République ont pour contrepartie l’adhésion à ses valeurs fondamentales. Cela implique également de renvoyer de France les prêcheurs de haine et ceux qui œuvrent ouvertement contre notre modèle politique. C’est une question élémentaire de souveraineté nationale.
Deuxièmement, rétablir l’autorité de la justice et de l’Éducation nationale.
Les atteintes aux valeurs républicaines doivent être sanctionnées avec la plus grande fermeté, sans que la culture ou les coutumes du mis en cause puissent servir de justification à des comportements contraires à nos lois et nos principes. Or aujourd’hui, la justice punit plus sévèrement un étranger auteur d’un vol à la roulotte qu’un étranger qui se livrerait à une agression sexiste ou homophobe.
Quant à l’Éducation nationale, elle doit redevenir le premier rempart de l’unité nationale. Sa mission n’est pas seulement de transmettre les savoirs fondamentaux, mais aussi d’apprendre aux jeunes à penser par eux-mêmes, à connaître notre histoire et à devenir des citoyens éclairés.
Troisièmement, reprendre le contrôle de notre diplomatie et de notre politique d’influence. La France est depuis des décennies le terrain d’une lutte entre différents courants de l’islam, soutenus par plusieurs puissances étrangères qui cherchent à imposer leur doctrine sur notre territoire. Tant que nous ne traiterons pas cette question à la racine, nous subirons les conséquences de cet entrisme. Là encore, il s’agit d’une question de souveraineté nationale.
Les islamistes sont tels des judokas : ils utilisent la force de la démocratie contre elle-même. Déclarer que l’on va interdire le voile, c’est apporter de l’eau à leur moulin.
Le seul moyen de retrouver la sérénité est de porter haut notre étendard national, au lieu de demander aux autres de baisser le leur. Que la France renoue avec son idéal et ses racines, qu’elle cesse de laisser les détracteurs de son modèle utiliser la culpabilité pour l’empêcher de se réaliser. Il faut rendre à nouveau notre modèle désirable, lui redonner du sens aux yeux des Français de toutes confessions. Expliquer qu’il n’est pas l’héritage exclusif des Français dits de souche mais bien une garantie de liberté et de sérénité pour nous tous. Une fondation, un socle commun qui nous permet de faire nation malgré nos différences. Que l’on a tous un dénominateur commun, celui d’être des Humains et que les couches ethniques, sociales et religieuses n’ont d’intérêt et de sens que si elles viennent enrichir et renforcer ce socle et pas le fissurer ou le remplacer.
C’est ainsi que nous ferons peu à peu disparaître le voile, étendard politique, du paysage national, sans tomber dans le piège de la division tendu par ses partisans

Fabrice Haccoun, Entrepreneur du numérique – Colonel, réserve opérationnelle (DGGN/DOE)
Auteur de nombreuses tribunes dans la presse et de Rallumons les Lumières… pour sortir la France de l’obscurité, aux éditions de l’Archipel – Chroniqueur TV

















