Edito
21H35 - mercredi 23 septembre 2026

Affaire Thélyson Orélien – L’IA et les écrivains ? Au mieux une source, au pire notre nouveau « nègre » littéraire ! L’édito de Michel Taube

 

Affaire Thélyson Orélien - L’IA et les écrivains ? Au mieux une source, au pire notre nouveau « nègre » littéraire ! L’édito de Michel Taube

L’affaire Thélyson Orélien bouscule le monde de l’édition. Son roman « C’était ça ou mourir » édité par Grasset aurait-il été écrit avec une intelligence artificielle ? L’accusation, partie d’un compte anonyme sur X s’appuyant sur un logiciel de détection, a suffi à déclencher la polémique. Mais rappelons un fait essentiel : l’écrivain dément, son éditeur aussi, et le soupçon ne constitue pas une preuve. Nous ne trancherons donc pas ici le procès d’un homme sur la foi d’un verdict informatique.

Cette affaire soulève pourtant une question qui dépasse largement le sort d’un livre : un écrivain doit-il se passer de l’intelligence artificielle pour rester un écrivain ? À peine formulée, cette interrogation semble déjà appartenir au monde d’hier. L’IA entre dans nos vies, nos bureaux, nos recherches, nos conversations. Parions que, dans six mois, un an ou deux, son utilisation paraîtra banale dans une grande partie des activités intellectuelles.

Pourquoi la littérature serait-elle le seul territoire qui devrait demeurer hermétiquement fermé à l’IA ?

Au fond, l’intelligence artificielle peut d’abord servir à explorer des pistes. L’écrivain interroge, confronte une intuition, cherche un contexte, éprouve la cohérence d’une scène. Il doit évidemment vérifier ce qu’elle avance : une réponse convaincante n’est pas nécessairement une réponse vraie. L’IA peut orienter vers une source ; elle ne dispense jamais de la consulter.

Mais depuis quand le recours à un instrument de recherche disqualifie-t-il celui qui s’en sert ?

Allons plus loin… Et si l’IA était tout simplement notre porte-plume en chef ? Le nouveau « nègre » littéraire, selon cette vieille expression de l’édition qui désignait celui dont le travail disparaissait derrière la signature d’un autre. Le mot choque aujourd’hui ; la pratique, elle, n’a pas attendu l’informatique. Ceux qui découvrent avec effroi qu’un livre peut devoir quelque chose à une autre main que celle de son signataire ont une conception bien innocente de la fabrication des livres.

La comparaison a cependant une limite : le porte-plume humain possède une sensibilité, une expérience, une voix qui méritent reconnaissance. Une machine ne devient pas son équivalent simplement parce qu’elle produit des paragraphes. Mais elle oblige à regarder en face une réalité ancienne : entre l’idée d’un ouvrage et son exemplaire imprimé, la création peut emprunter bien des chemins.

Bien sûr, le plaisir de l’écrivain seul devant sa page blanche restera. Cette fierté d’avoir trouvé une phrase, fait surgir un personnage, construit patiemment un univers ne disparaîtra pas. Certains voudront préserver cette solitude jusque dans ses difficultés. Ils auront raison de le faire, si telle est leur liberté. D’autres choisiront de dialoguer avec une machine. Pourquoi leur refuser par principe la possibilité de produire une œuvre qui mérite d’être lue ?

Prenons un auteur qui imagine une histoire, dessine ses personnages, choisit son point de vue et décide de ce qu’il veut raconter. Il sollicite ensuite l’IA, écarte ses facilités, reprend ses propositions, réécrit une scène, déplace un chapitre, corrige, affine et finalise son manuscrit. Faudrait-il considérer que tout ce travail de création s’efface parce qu’un logiciel y a participé ? À mes yeux, cet écrivain demeure l’auteur de son livre. Son intention et ses choix continuent de gouverner l’œuvre.

L’exigence commence précisément là. Faire travailler une intelligence artificielle ne devrait jamais signifier lui abandonner son jugement. Un écrivain doit pouvoir répondre de ses phrases, de ses affirmations, de ses emprunts et de ce qu’il donne à lire.

Apposer son nom sur un texte que l’on n’a ni véritablement pensé ni véritablement travaillé pose une tout autre question. La signature engage une responsabilité ; elle ne saurait être un simple accessoire de couverture.

Encore faut-il employer les bons mots. Utiliser l’IA et plagier ne désignent pas automatiquement la même chose. Le plagiat suppose de s’approprier le travail d’autrui. Une assistance informatique peut soulever des questions d’originalité, de transparence ou de fidélité aux œuvres dont elle s’inspire ; elle ne permet pas, à elle seule, de prononcer une condamnation. À force de tout confondre, on finit par empêcher le débat que l’on prétend ouvrir.

L’IA comme principal assistant de l’écrivain deviendra probablement une banalité. Certains parleront même de coauteur, au risque de brouiller ce qui distingue encore la personne de son outil. Nous pouvons passer les prochaines années à nous indigner de cette évolution.

Nous pouvons aussi formuler une exigence plus féconde : que l’écrivain reste maître de ce qu’il signe et qu’il ajoute sur la page de garde ce que les nègres n’ont longtemps pas pu faire : « écrit avec la participation de l’IA ».

La littérature survivra à l’IA. Et pour reprendre ce qu’en a dit Michel Houellebecq : tant que l’histoire et le livre sont bons, il y aura des lecteurs !

 

Michel Taube

Michel Taube

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Directeur de la publication

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