
Alors que les équilibres géopolitiques mondiaux connaissent de profondes recompositions, le Maroc s’impose, selon le politologue Sébastien Boussois, comme l’un des rares pôles de stabilité du monde arabe. Dans cet entretien accordé à Opinion Internationale, l’auteur de Maroc, la force de la stabilité revient sur les ressorts de cette singularité, les mutations de la diplomatie marocaine, le rôle de Mohammed VI et les nouvelles relations stratégiques entre Rabat, l’Europe, les États-Unis et l’Afrique.
Opinion internationale : Dans votre livre, vous affirmez que « la stabilité du Maroc est devenue stratégique ». Pourquoi ne parlez-vous pas simplement d’un pays stable, mais d’une stabilité devenue un véritable outil de puissance ?
Sébastien Boussois :Pendant longtemps, la stabilité était considérée comme une qualité presque invisible, quelque chose de l’ordre de l’évidence ou de l’inéluctable. Aujourd’hui, dans un monde marqué par les guerres, les crises énergétiques, le terrorisme et le recul du multilatéralisme, elle est devenue un avantage stratégique car beaucoup de pays en vingt ans ont basculé dans des formes alternatives à cette fameuse stabilité : renversement de régime, crise politique, guerre, chaos, etc. La stabilité attire les investissements, favorise la confiance des partenaires internationaux et permet à un État de se projeter à l’extérieur. Le Maroc, contrairement à une grande partie du monde arabe et du bassin méditerranéen, a compris avant beaucoup d’autres que cette stabilité pouvait devenir un levier de puissance diplomatique, économique et sécuritaire. Et c’est aujourd’hui clairement le cas. L’évolution sans la révolution, le changement dans la continuité, pour reprendre des formules journalistiques.
Vous expliquez que le Maroc a échappé aux bouleversements des Printemps arabes grâce à une stratégie politique particulière. Selon vous, quelles ont été les décisions déterminantes prises par Mohammed VI en 2011 ?
La décision essentielle a été d’accepter le principe de l’évolution plutôt que celui de la confrontation. La réforme constitutionnelle, l’élargissement des prérogatives du chef du gouvernement, la réforme du code de la famille, la reconnaissance de la langue amazighe et l’ouverture d’un dialogue avec les forces politiques ont permis d’apporter des réponses aux attentes de la population sans remettre en cause les fondements de l’État. Cette capacité d’adaptation a évité au Maroc les ruptures que beaucoup de ses voisins ont connues. Le Roi a accepté le résultat des élections législatives en 2012 qui ont porté les islamistes au pouvoir et qui sont partis par la voie des urnes plus de dix ans après, sans crise, sans chaos, sans révoltes.
Vous opposez souvent le cas marocain à celui d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Qu’est-ce qui différencie fondamentalement le modèle marocain de ses voisins ?
La différence tient à la continuité de l’État. Le Maroc n’a jamais connu de rupture institutionnelle majeure depuis son indépendance. La monarchie joue un rôle de stabilité et d’arbitrage qui dépasse les alternances politiques. À cela s’ajoute une culture du compromis et des réformes progressives plutôt que des changements révolutionnaires. C’est cette combinaison qui distingue le Royaume dans une région souvent confrontée à des crises de légitimité des institutions. L’Algérie est un régime tout aussi autoritaire que du temps de Bouteflika et la Tunisie est la pire déception de l’espoir suscité par les printemps arabes dans la région depuis 2010. Kaïs Saed tient le pays d’une main de fer et tous les fruits de la révolution sont morts.
La reconnaissance croissante du plan d’autonomie pour le Sahara occidental par plusieurs grandes puissances marque-t-elle, selon vous, un tournant diplomatique majeur pour Rabat ?
Oui, incontestablement. Les reconnaissances successives, à commencer par celle de Donald Trump en 2020 traduisent une évolution du regard porté sur le dossier. De plus en plus d’États dont la France, l’Espagne considèrent le plan d’autonomie marocain comme la base la plus réaliste, crédible et durable d’un règlement politique. Au-delà de la question du Sahara, cela traduit surtout la crédibilité internationale acquise par le Maroc et la confiance que lui accordent aujourd’hui un nombre croissant de partenaires. La diplomatie de Nasser Bourita a pu ainsi enchaîner les succès depuis plusieurs années, depuis la reconnaissance au Conseil de Paix de Trump pour Gaza par exemple.
Vous insistez sur le rôle du Maroc comme partenaire stratégique de l’Europe et des États-Unis, notamment en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme. Cette coopération est-elle aujourd’hui sous-estimée en France ?
Je le pense, même si les choses évoluent rapidement: le Maroc est aujourd’hui l’un des partenaires stratégiques les plus fiables de la France, de l’Europe et des États-Unis sur les questions de sécurité.
Cette coopération dépasse largement la seule lutte contre le terrorisme. Les services de renseignement marocains disposent d’une expertise reconnue qui a permis, à plusieurs reprises, de prévenir ou d’élucider des attentats en Europe. Le Royaume est également devenu un acteur de premier plan dans la lutte contre la cybercriminalité, les cyberattaques et les nouvelles formes de menaces hybrides, en développant des capacités techniques et de renseignement qui en font un partenaire de plus en plus recherché.
Sur le plan militaire, la coopération avec les États-Unis illustre parfaitement cette montée en puissance. Les exercices African Lion organisés chaque année sous commandement conjoint américain et marocain, sont devenus les plus importantes manœuvres militaires du continent africain. Ils mobilisent des milliers de militaires et permettent de renforcer l’interopérabilité des forces alliées, aussi bien dans l’Atlantique que dans les espaces sahéliens et méditerranéens. Cette relation privilégiée avec Washington s’accompagne également d’une modernisation constante des capacités militaires marocaines.
À cela s’ajoute le rôle du Maroc dans la maîtrise des flux migratoires, la sécurisation des espaces maritimes, la stabilité du Sahel et la coopération en matière de renseignement. Dans un contexte où les crises se multiplient aux portes de l’Europe, Rabat est devenu un véritable fournisseur de sécurité régionale.
Les autorités françaises semblent aujourd’hui mesurer davantage cette réalité. La visite d’État d’Emmanuel Macron, suivie de nombreux déplacements ministériels, notamment dans les domaines de la défense, de l’intérieur et de l’économie, témoigne d’une volonté commune de reconstruire une relation d’exception. Plus qu’un simple voisin du Sud, le Maroc apparaît désormais comme un partenaire stratégique incontournable, dont la stabilité, les capacités sécuritaires et l’influence régionale constituent des atouts majeurs pour la sécurité européenne et euro-atlantique.
Le Maroc mène une politique très active en Afrique depuis plusieurs années. Cette stratégie économique et diplomatique fait-elle désormais du Royaume une véritable puissance régionale ?
Oui, parce que cette stratégie est cohérente et de long terme. Le retour à l’Union africaine en 2017 n’était pas un point de départ mais l’aboutissement d’un travail engagé depuis deux décennies. Le Maroc investit dans les banques, les assurances, les infrastructures, les énergies renouvelables, la formation ou encore les télécommunications. Il s’est progressivement imposé comme un acteur incontournable du développement africain et comme un trait d’union entre l’Europe et le continent africain. C’est la concrétisation du réenracinement africain voulu par Mohammed VI depuis plus de 25 ans, qui a profité du vide laissé par l’Algérie et du retrait français.
Vous décrivez également le Maroc comme un acteur de stabilité religieuse grâce au rôle du Roi en tant que Commandeur des croyants. Dans un contexte de montée des radicalismes, cette dimension est-elle devenue un atout géopolitique ?
Très clairement. Dans une région où les radicalismes religieux continuent de représenter une menace, le Maroc défend un islam du juste milieu fondé sur la modération, la tolérance et le dialogue. Le statut de Commandeur des croyants confère au Roi une légitimité religieuse particulière qui contribue à protéger le pays contre les dérives extrémistes. Cette dimension est aujourd’hui reconnue par de nombreux partenaires africains et européens qui coopèrent avec Rabat dans la formation des imams et la prévention de la radicalisation.
Aucun pays n’est exempt de défis. Quels sont, selon vous, les principaux défis économiques, sociaux ou démographiques auxquels le Maroc devra répondre dans les dix prochaines années pour préserver cette stabilité ?
Le premier défi reste l’emploi des jeunes et la réduction des inégalités territoriales. Le Royaume devra également poursuivre ses investissements dans l’éducation, la santé, l’eau, les infrastructures et l’innovation afin d’accompagner une société en pleine transformation. La réussite des grands projets industriels devra se traduire davantage encore par une amélioration du niveau de vie. Préserver la stabilité suppose aussi de continuer à produire de la mobilité sociale. Les revendications de la Gen Z ont commencé petit à petit à être entendues par le gouvernement.
Les relations franco-marocaines semblent connaître un nouveau souffle. Pensez-vous que les deux pays entrent dans une nouvelle phase de partenariat stratégique après plusieurs années de tensions ?
Oui, et ce rapprochement était devenu nécessaire. Les intérêts des deux pays convergent sur de nombreux sujets : sécurité, industrie, énergie, intelligence artificielle, Afrique, Méditerranée ou encore défense. La visite d’État d’Emmanuel Macron au Maroc puis les nombreux déplacements ministériels intervenus depuis témoignent d’une volonté commune de dépasser les incompréhensions passées. Nous assistons à la construction d’un véritable partenariat stratégique d’exception, notamment grâce à la signature de 14 accords récents lors de la dernière visite du premier Ministre Sébastien Lecornu en juillet dernier à Rabat dans le domaine de la sécurité, des transports, du secteur maritime, du ferroviaire, de la recherche, de la culture, etc ; en amont de la visite prochaine du roi Mohammed VI en France avant la fin de l’année.
Si vous deviez résumer votre ouvrage en une seule idée à destination des responsables politiques français et européens, quel serait le principal message que vous souhaiteriez leur transmettre ?
Le principal message est simple : dans un monde devenu beaucoup plus instable, les démocraties européennes doivent apprendre à reconnaître la valeur stratégique de leurs partenaires les plus fiables. Le Maroc n’est plus seulement un voisin du Sud. C’est un acteur incontournable de la stabilité méditerranéenne, africaine et euro-atlantique. Comprendre cette évolution, c’est comprendre une partie des grands équilibres géopolitiques de demain. Et au vu d’une évolution plus que décourageante d’une bonne partie des pays arabes, il faut savoir reconnaître l’importance de ses partenaires les plus stables .

Propos recueillis par Michel Taube et Radouan Kourak



















