
Selon plusieurs sources concordantes, dont le quotidien italien Il Figlio, le président tunisien Kaïs Saïed aurait récemment subi une lourde intervention chirurgicale à l’hôpital militaire de Tunis après un accident vasculaire cérébral. À ce stade, ni confirmation ni démenti officiel n’ont été publiés.
Quoi qu’il en soit, les interrogations sur l’avenir du régime se multiplient et la succession d’un président qui concentre l’essentiel du pouvoir depuis cinq ans et son coup de force, son « coup d’Etat constitutionnel » du 25 juillet 2021, risque de susciter bien des appétits.
Comme à son habitude, – si toutefois son état de santé le lui permet encore -, Kaïs Saïed pourrait réapparaître dans les prochains jours lors d’une visite nocturne soigneusement mise en scène, destinée à rassurer l’opinion publique et à projeter une image de maîtrise. Illusions perdues pour les Tunisiens qui ne croient plus en l’homme providentiel.
Sept ans après son arrivée au pouvoir, le président tunisien préside non à la renaissance annoncée d’une démocratie renouvelée, mais à l’affaiblissement accéléré d’un État déjà fragilisé. La révolution de 2011 avait porté les aspirations à la dignité, à la liberté et à l’emploi. Aujourd’hui, ces espoirs ont laissé place à un système de plus en plus personnalisé, où un homme concentre les leviers du pouvoir pendant que le pays s’épuise.
La Tunisie traverse une crise économique, sociale et institutionnelle d’une ampleur inédite.
Sur le plan politique, le régime a franchi un seuil préoccupant. Journalistes, avocats, magistrats, responsables politiques et militants de la société civile sont confrontés à une répression croissante. Arrestations, procès politiques bidon, intimidations et condamnations alimentent les critiques des organisations internationales de défense des droits humains. L’indépendance de la justice apparaît de plus en plus fragilisée, tandis que les libertés publiques se réduisent.
Les difficultés budgétaires s’accumulent, les finances publiques sont exsangues et les rumeurs d’une succession agitent déjà les cercles du pouvoir.
Les Tunisiens dont le quotidien est devenu insupportable, lesquels croyaient en Saïed, lui tournent le dos. Les coupures d’électricité se multiplient, Tunis Air est souvent en grève, les pénuries de médicaments et de produits de première nécessité deviennent récurrentes, tandis que le système de santé, autrefois considéré comme l’un des plus performants du Maghreb, souffre d’un manque chronique de moyens. Hôpitaux délabrés, personnels épuisés, files d’attente interminables : l’accès aux soins est devenu une épreuve pour une grande partie de la population.
L’économie, elle aussi, demeure sous forte tension. Malgré quelques indicateurs mis en avant par les autorités, la réalité reste marquée par un chômage croissant, notamment chez les jeunes, une inflation persistante, une dégradation des services publics et une perte de confiance généralisée. La question migratoire, en particulier le traitement réservé aux migrants subsahariens, a par ailleurs fortement détérioré l’image internationale de la Tunisie.
L’heure d’un nouveau tournant ?
Élu en 2019 sur un discours anti-système, Kaïs Saïed a progressivement concentré tous les pouvoirs à partir du 25 juillet 2021, gouvernant largement par décrets après avoir suspendu puis profondément remanié les institutions. Ses apparitions médiatiques, souvent soigneusement scénarisées, ne suffisent plus à masquer l’absence de perspectives politiques et économiques.
La Tunisie apparaît aujourd’hui comme un pays en suspens. Un régime qui conserve les apparences de la légalité institutionnelle mais dont la stabilité repose de plus en plus sur la concentration du pouvoir et sur les appareils de sécurité. Le peuple tunisien mérite pourtant mieux : le retour à un véritable État de droit, à une économie capable d’offrir un avenir à sa jeunesse et à des institutions démocratiques solides.
L’Union européenne, principal partenaire de Tunis, ne peut durablement limiter sa relation avec le pays aux seuls enjeux migratoires. La stabilité de la Tunisie exige du changement, un profond changement.
L’état de santé du président, s’il devait effectivement être plus préoccupant qu’il n’y paraît, pourrait précipiter une recomposition du pouvoir. L’ère Kaïs Saïed touche peut-être à son terme. Reste à savoir si cette éventuelle transition ouvrira la voie à un renouveau démocratique ou à une nouvelle période d’incertitude.
Certains responsables militaires, traditionnellement très discrets sur la scène politique, auraient pris leurs distances en rappelant leur attachement à la nation plutôt qu’à un homme. L’armée tunisienne a toujours été républicaine et loyaliste.
Le débat sur « l’après-Saïed » n’est plus tabou.
L’histoire tranchera. Mais le temps, lui, presse.
Michel Taube, Opinion Internationale
avec Zorba le Tunisien



















