Edito
07H22 - vendredi 10 juillet 2026

« Bebas aktif : la France et l’Indonésie partagent une même vision du monde » : entretien exclusif avec Mohamad Oemar, ambassadeur d’Indonésie à Paris

 

« La France et l’Indonésie partagent une même vision du monde » : entretien exclusif avec Mohamad Oemar, ambassadeur de la République d’Indonésie à Paris

L’événement est passé presque inaperçu dans la presse française. Le 28 mai dernier, le président indonésien Prabowo Subianto effectuait une visite d’État et était reçu avec tous les honneurs par Emmanuel Macron.

Mohamad Oemar, ambassadeur de la République d’Indonésie en France, a répondu aux questions de Michel Taube pour Opinion Internationale et InterVision. Enjeux stratégiques, coopération de défense, fonds souverain Danantara, Eurosatory, appétence francophile, vision indo-pacifique : tour d’horizon d’une relation bilatérale appelée à se renforcer.

Opinion Internationale : Excellence, merci d’avoir accepté cet entretien. Vous êtes l’ambassadeur d’Indonésie en France. Pouvez-vous d’abord vous présenter en quelques mots ?

Mohamad Oemar : Merci beaucoup. C’est un plaisir pour moi et je tiens également à vous remercier de me recevoir. Je m’appelle Mohamad Oemar et j’ai l’honneur d’être ambassadeur de la République d’Indonésie en France depuis décembre 2021. C’est donc déjà ma cinquième année à Paris.

Avant cela, j’ai notamment été ambassadeur d’Indonésie en Italie, à Rome, entre 2009 et 2011, il y a une quinzaine d’années.

 

Vous êtes donc en France depuis plusieurs années. Quelle est aujourd’hui votre impression sur la France et les Français ?

J’ai beaucoup de chance d’être en France et de pouvoir constater à quel point ce pays a changé par rapport à ce que j’avais connu auparavant. Je suis venu pour la première fois en France comme touriste dans les années 1990. À l’époque, lorsque l’on entrait dans un magasin ou dans un café, peu de personnes parlaient anglais.

Aujourd’hui, la situation est très différente. Beaucoup de Français parlent anglais et l’on observe, à Paris comme dans de nombreuses régions, une présence de plus en plus visible de personnes venues du monde entier, dans les affaires, l’éducation et de nombreux secteurs de la société.

La France est devenue encore plus internationale. Elle est aujourd’hui l’une des grandes capitales mondiales. Ce qui me touche particulièrement, c’est l’accueil réservé par les Français à l’Indonésie comme partenaire. Dans les relations entre gouvernements, dans les échanges entre communautés, dans l’éducation ou dans les affaires, l’Indonésie est reçue avec chaleur. Cela nous encourage fortement à développer davantage encore notre coopération avec la France.

 

Combien d’Indonésiens vivent aujourd’hui en France ?

Il y a environ 5 300 Indonésiens vivant en France.

 

Qui sont-ils principalement ?

Il y a plusieurs catégories. Beaucoup sont issus de mariages mixtes. Ensuite, il y a les étudiants. Puis viennent les professionnels travaillant dans différents secteurs, ainsi que les personnes présentes dans le cadre d’échanges gouvernementaux ou universitaires.

 

 

L’Indonésie est la première économie d’Asie du Sud-Est et le plus grand pays musulman du monde. Pourtant, les Français connaissent encore assez peu ce pays. Partagez-vous ce constat ?

Pas totalement, mais je dirais que c’est un travail en cours. Géographiquement, l’Indonésie n’est pas proche de la France et nos liens historiques ne sont pas comparables à ceux que la France entretient avec certains pays d’Afrique ou d’Europe.

Mais si l’on regarde l’intensité des relations, les visites de haut niveau, les échanges entre gouvernements et les contacts entre les peuples, la visibilité de l’Indonésie en France est déjà significative, même si nous devons encore faire davantage.

L’année dernière, l’Indonésie et la France ont célébré le 75e anniversaire de leurs relations diplomatiques. Le président Emmanuel Macron s’est rendu en Indonésie, à Jakarta et à Borobudur, tandis que le président Prabowo Subianto est venu en France en juillet 2025 comme invité d’honneur du 14-Juillet, avec environ 500 soldats indonésiens défilant aux côtés des troupes françaises.

Il faut aussi rappeler qu’il existe aujourd’hui plus de 200 entreprises françaises présentes en Indonésie, investies dans environ 3 000 projets dans différentes îles de l’archipel. En sens inverse, au moins 3 000 citoyens français vivent en Indonésie.

À l’ambassade, nous proposons également un cours de langue indonésienne, le BIPA, destiné notamment aux francophones. C’est un cours en ligne et gratuit. Chaque année, nous accueillons au moins 200 étudiants français, et cela fait maintenant six ans que nous organisons ce programme.

Enfin, le nombre de touristes français venus en Indonésie l’année dernière a dépassé 350 000, soit près de 100 000 de plus qu’avant la période du Covid. Tous ces chiffres montrent que la connaissance de l’Indonésie progresse en France, chez les citoyens, les étudiants et les milieux économiques.

 

Le président Emmanuel Macron a développé, depuis bientôt dix ans, une vision indo-pacifique très volontaire pour la France. Dans cette vision, l’Indonésie occupe une place importante. Le président Prabowo Subianto est également venu plusieurs fois en France. Quelles ont été les principales conclusions de sa récente visite d’État à Paris le 28 mai ?

Le 28 mai, le président Prabowo est venu à Paris pour une visite d’État. Il s’est entretenu avec le président Emmanuel Macron, ainsi qu’avec plusieurs ministres français et indonésiens. L’un des principaux résultats de cette visite a été l’accord entre les deux présidents pour élever notre relation au-delà du partenariat stratégique existant et lancer un partenariat stratégique global. Les modalités précises seront discutées ultérieurement, mais le principe a été acté par les deux parties.

Ce partenariat stratégique global sera à la fois plus profond et plus large que le cadre actuel. L’un de ses piliers principaux est naturellement le renforcement de la coopération de défense. Mais celle-ci ne se limite pas aux acquisitions d’équipements. Elle concerne aussi les échanges technologiques, la formation, les ressources humaines et les efforts communs pour renforcer l’industrie de défense indonésienne.

Cela commencera notamment dans le secteur des radars stratégiques, avec les entreprises concernées en Indonésie et en France. Comme vous le savez, les deux sous-marins Scorpène prévus pour l’Indonésie seront construits en Indonésie, chez PT PAL, à Surabaya, dans l’est de Java.

Nous avons également décidé d’approfondir la coopération économique et les investissements. De nouveaux accords ont été conclus dans les secteurs de l’énergie, des minerais critiques, de la finance et d’autres domaines, pour un montant d’au moins 3,5 milliards de dollars. Ces chiffres s’ajoutent aux accords conclus l’an dernier lors de la visite du président Macron à Jakarta, qui représentaient environ 11 milliards de dollars.

La coopération s’étend également à la culture, à l’éducation et à la mobilité étudiante. Nous aurons davantage d’enseignants français en Indonésie, et davantage d’étudiants indonésiens en France, dans des programmes diplômants ou non diplômants. En particulier, 150 étudiants indonésiens supplémentaires en master et 50 doctorants viendront chaque année étudier dans des universités françaises grâce à des bourses indonésiennes.

 

Le président Prabowo Subianto est réputé pour être très francophile. Est-il le seul parmi les principaux décideurs indonésiens ou existe-t-il une véritable francophilie en Indonésie ?

Il n’y en a peut-être pas énormément si l’on regarde l’ensemble de la population indonésienne. Mais c’est une chance particulière pour l’Indonésie d’avoir aujourd’hui, à ce moment de son histoire, un président qui connaît très bien la France et qui y est profondément attaché.

Lors de sa dernière visite à Paris, le président Prabowo a raconté devant les médias qu’il était venu à Paris avec ses parents lorsqu’il était enfant. Son fils unique a également passé plus de dix ans à Paris, où il a étudié le design de mode.

Je crois donc que la France et Paris représentent pour le président Prabowo une sorte de seconde patrie. Cela tient aussi au fait que Paris est une capitale de la culture, de la mode et de la gastronomie.

 

Comment résumeriez-vous la doctrine géopolitique de l’Indonésie dans un monde de plus en plus fragmenté, marqué par les crises en Ukraine, au Moyen-Orient, par les tensions entre la Chine et les États-Unis, et par l’affirmation du Sud global ? Quelle place la France occupe-t-elle dans cette vision ?

La doctrine indonésienne en matière de politique étrangère est connue sous le nom de bebas aktif, ce qui signifie une politique étrangère indépendante et active. Cette orientation découle de notre Constitution.

Indépendante signifie que nous ne rejoignons aucun bloc militaire ou bloc de puissance. Active signifie que nous devons conserver notre liberté de choix en matière de politique étrangère, afin de contribuer à la paix mondiale, au développement, au multilatéralisme et à la coopération pacifique entre les nations.

Dans ce contexte, nous voyons une forte convergence avec la tradition française d’indépendance en politique étrangère. Même si la France est membre de l’OTAN, elle maintient une indépendance dans ses choix diplomatiques et stratégiques.

Nos deux pays partagent aussi des principes communs : le multilatéralisme, la non-ingérence, la promotion du dialogue et de la négociation pour résoudre les conflits, le respect de l’intégrité territoriale et de l’indépendance des États souverains. Ce sont des principes que l’Indonésie défend depuis longtemps, dans sa coopération bilatérale, régionale et multilatérale.

 

L’Indonésie a lancé un fonds souverain très important, Danantara, qui est très observé par la communauté financière internationale. Pouvez-vous nous présenter ce fonds et les opportunités qu’il peut représenter pour les entreprises françaises souhaitant investir en Indonésie ?

Danantara est une nouvelle institution mise en place par le gouvernement du président Prabowo Subianto. L’idée est de consolider les actifs du pays qui, auparavant, étaient gérés par différentes entreprises publiques. Danantara agit comme une sorte de super-holding chargée de gérer les actifs indonésiens dans plusieurs secteurs.

L’objectif n’est pas seulement de rechercher un bénéfice commercial, mais aussi de conduire la transformation économique de l’Indonésie afin d’obtenir davantage de valeur ajoutée à partir de nos ressources naturelles, de nos talents et de nos avantages compétitifs.

En termes d’actifs, Danantara figure déjà parmi les plus grandes institutions de ce type au niveau mondial. Le fonds est engagé dans différentes coopérations internationales. L’une des grandes priorités est l’industrialisation en aval, car le gouvernement ne veut plus simplement exporter des matières premières comme par le passé. À travers Danantara, nous voulons travailler avec des investisseurs pour développer des industries de transformation et produire des biens à plus forte valeur ajoutée.

Cela concerne notamment l’écosystème du véhicule électrique. Danantara est en discussion étroite avec l’entreprise française Eramet pour développer ce type de coopération. Le fonds discute également avec Thales et d’autres entreprises françaises afin de contribuer au renforcement de notre industrie de défense.

Danantara a également signé un protocole d’accord dans le domaine financier avec Amundi, afin de coopérer dans le secteur de l’investissement. De nombreuses opportunités sont donc ouvertes aux entreprises françaises qui souhaitent discuter, explorer et saisir les possibilités offertes par l’Indonésie.

 

L’Indonésie a été très présente à Eurosatory en juin, grand rendez-vous international de la défense et de la sécurité. Que représente cette participation ?

Oui, des représentants du ministère indonésien de la Défense et des industries de défense sont venus à Paris. Cette participation est particulièrement importante et l’Indonésie y avait deux grands stands.

Le premier représentait Indo Defence, le grand salon indonésien de défense, dont la prochaine édition aura lieu en 2027. C’est l’un des plus grands salons de défense de la région, auquel participent de nombreuses entreprises étrangères.

Le second stand était particulièrement inédit, car ce fut la première fois qu’une entreprise privée indonésienne de défense fut présente à Eurosatory pour présenter ses activités et ses opportunités de coopération avec des entreprises françaises et internationales.

L’Indonésie a donc profité pleinement de cet événement, non seulement pour sa propre participation, mais aussi pour renforcer ses échanges avec d’autres pays et d’autres régions, développer de nouvelles coopérations et soutenir son ambition de construire une industrie de défense plus forte.

 

Nous avons beaucoup parlé de diplomatie, de défense et de sécurité. Mais l’Indonésie, c’est aussi la santé, le tourisme, la culture, la gastronomie et l’art de vivre. Souhaitez-vous adresser un dernier message à nos lecteurs, peut-être en français ?

Merci beaucoup pour cette opportunité. L’Indonésie est un immense archipel, riche de cultures, de traditions, de paysages et de cuisines très différentes. C’est un pays unique, que les Français doivent venir découvrir.

Nous partageons avec la France un goût pour la culture, la gastronomie et l’art de vivre. Je souhaite que de plus en plus de Français viennent visiter l’Indonésie, y investir, y étudier et y construire des liens d’amitié. Merci beaucoup.

 

Propos recueillis par Michel Taube

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Directeur de la publication

In memoriam Georges Dorion, par Michel Ponnamah

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Parfois, la mort vous tire, comme un tapis sous les pieds, d’une discrétion existentielle que vous cultiviez quotidiennement comme un jardin fleuri, tout en vous concédant néanmoins le temps de vous résigner…