
Quand on écoute les descendants d’esclaves, il y a une chose qui revient souvent.
La difficulté de remonter le fil.
Trouver un nom.
Retrouver une date.
La difficulté de comprendre d’où l’on vient quand l’Histoire a justement été faite pour brouiller les traces.
L’esclavage n’a pas seulement arraché des femmes et des hommes à leur terre.
Il a aussi tenté d’effacer ce qui reliait un être humain à lui-même : une langue, une famille, une mémoire.
Et pourtant, malgré les siècles, malgré les silences, malgré l’oubli parfois, quelque chose a tenu.
Des familles ont transmis des récits.
Des chercheurs ont rouvert des archives.
Des associations se sont battues pour redonner des noms à celles et ceux qu’on avait réduits à la condition servile.
Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est aussi grâce à cette ténacité-là.
Grâce à toutes celles et tous ceux qui ont refusé que cette histoire reste éloignée de notre mémoire collective.
Le 23 mai porte cela.
Il rappelle bien sûr le 23 mai 1848, lorsque l’abolition devient effective d’abord en Martinique.
Mais il rappelle aussi le 23 mai 1998.
Cette marche silencieuse dans Paris.
Cette dignité immense.
Cette volonté simple et forte de dire : cette histoire fait partie de l’histoire de France.
Beaucoup portaient ce jour-là une question intime : comment vivre pleinement dans la nation quand l’histoire de ses propres aïeux y a si longtemps été tenue à distance ?
Et il a fallu du temps pour que notre pays le regarde pleinement.
Nous sommes aujourd’hui dans le jardin Jacques-Martial.
Ce lieu comptera dans les années qui viennent.
Parce qu’ici sera inauguré le mémorial national en hommage aux victimes de l’esclavage.
Parce qu’ici, au cœur de Paris, la République donnera une place visible à celles et ceux dont elle a trop longtemps parlé à voix basse.
Ce mémorial ne dira pas seulement la souffrance.
Il dira aussi les vies, les récits, d’êtres humains qui avaient des gestes, des visages, des peurs, des rêves parfois, et auxquels un système entier a voulu retirer jusqu’à leur humanité.
Car l’esclavage colonial fut un système total.
Un système économique.
Un système politique.
Mais aussi un système juridique.
C’est ce que représente le Code noir. La mise en règles de l’inacceptable.
Un texte qui organisait l’asservissement d’êtres humains et leur déniait toute dignité.
Ce texte n’a aujourd’hui plus de portée juridique bien sûr. Mais il n’a jamais été formellement abrogé. Certains diront c’est un vieux texte, qu’il appartient au passé et qu’il ne mérite pas qu’on s’y arrête. Je pense exactement l’inverse.
Parce que le droit d’un pays dit aussi quelque chose de sa conscience.
Jeudi dernier, à l’occasion du 25e anniversaire de la loi Taubira, le Président de la République a annoncé que le Gouvernement soutiendrait enfin son abrogation.
Le jeudi 28 mai, à l’Assemblée nationale, j’aurai l’honneur de défendre la proposition de loi portée par le député Max Mathiasin et le groupe LIOT.
Ce vote ne réparera pas tout. Aucune loi ne pourra rendre à des familles ce qui a été arraché à leurs aïeux.
Il ne fera pas disparaître les blessures transmises de génération en génération.
Mais il retirera de notre droit un texte qui n’aurait jamais dû continuer à y demeurer, même a la marge.
Ce geste compte. Parce qu’il dit à beaucoup de familles que l’histoire de leurs aïeux a toute sa place dans l’histoire nationale.
Parce qu’il dit aussi que regarder cette histoire en face ne retire rien à notre pays.
Au contraire. Une nation est toujours plus forte lorsqu’elle accepte de regarder lucidement toutes les parts de son histoire.
Une histoire qui ne doit pas vivre seulement dans les commémorations.
Elle doit être transmise davantage à l’École. Connue davantage. Partagée davantage.
Elle doit permettre de poursuivre le travail sur les archives, sur les filiations, sur les récits.
Elle oblige aussi à regarder les réalités contemporaines des Outre-mer avec davantage d’exigence et de justice.
Car l’Histoire ne disparaît jamais complètement. Elle laisse des traces profondes dans les sociétés, dans les familles, dans les représentations aussi.
Mais cette histoire est aussi une histoire de courage et de résistance. Ils sont nombreux, ces femmes et ces hommes qui, dans des moments où tout semblait perdu d’avance, ont refusé l’abaissement.
Je pense à Toussaint Louverture.
À Louis Delgrès.
À la Mulâtresse Solitude.
À Lumina Sophie.
À Furcy Madeleine.
Leurs noms doivent vivre pleinement.
Mesdames Messieurs, dans quelques mois, ici même, le mémorial inscrira des noms dans la pierre.
Dans quelques jours, la loi retirera l’indigne de notre droit.
Ces deux gestes se répondent.
Ils disent la même volonté : regarder cette histoire avec vérité, la transmettre avec dignité et continuer à avancer avec lucidité.
Vive la République.
Vive la France.
Naïma Moutchou, Ministre des Outre-mer
Discours prononcé samedi 23 mai 2026 dans les Jardins du Trocadéro, Paris XVIe

















