Opinion Outre-Mer
10H04 - dimanche 17 mai 2026

Patrick Vial-Collet, Bruno Blandin et Victor Venutolo : « Il est temps de siffler la fin de la récréation ». Les patrons de la Guadeloupe interpellent l’État sur l’eau, les sargasses la sécurité et l’économie.

 
Patrick Vial-Collet, Bruno Blandin et Victor Venutolo Les patrons de la Guadeloupe interpellent l’État sur l’eau, les sargasses la sécurité et l’économie

De gauche à droite : Richard Samuel, ancien préfet, Victor Venutolo, président de la CPME – Guadeloupe,, Bruno Blandin, président de l’UDE-Medef, Patrick Vial-Collet, président de la CCI des îles de Guadeloupe, et Ryan Beaubois, Secrétaire général de l’UDE-MEDEF Guadeloupe.

 

Opinion Internationale : pourquoi la Guadeloupe économique est-elle à Paris pour rencontrer les plus hautes autorités de l’Etat ?

Les principales organisations patronales de Guadeloupe ont souhaité rencontrer le gouvernement pour faire part d’un certain nombre d’interrogations et de préoccupations sur des sujets essentiels : la gestion de l’eau en Guadeloupe, les sargasses, le traitement des déchets, les routes, l’assainissement, la formation professionnelle, entre autres.

Nous avons rencontré Gérard Larcher, président du Sénat, Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, Olivier Jacob et Laurent Lenoble, conseillers Outre-mer du Président de la République et du Premier ministre, ainsi que Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer. Nous leur avons exprimé notre inquiétude grandissante face au manque d’eau aux sargasses et aux difficultés structurelles que connaît notre territoire.

Nous sommes dans un département français où l’eau est abondante, mais où les tuyaux permettant de l’acheminer ne fonctionnent plus correctement. Les conséquences économiques, sanitaires et sociales sont considérables. Nous voulions aussi rappeler qu’il y a beaucoup d’agitation autour d’une éventuelle évolution statutaire de la Guadeloupe, mais sans qu’on mesure réellement le coût financier et humain que cela représenterait. Nous sommes donc venus rappeler quelles sont, selon nous, les vraies priorités.

 

Justement, pensez-vous qu’une évolution institutionnelle soit la réponse aux problèmes économiques et sociaux de la Guadeloupe ?

Les débats institutionnels reviennent régulièrement depuis 2003. La question avait déjà été posée aux Guadeloupéens, qui avaient répondu clairement. Pour nous, ce sujet reste avant tout politique. Nous, nous parlons d’économie et de solutions concrètes.

Aujourd’hui, nous estimons que cette évolution n’est ni soutenable financièrement ni humainement. Nous n’avons pas les moyens nécessaires pour gérer une telle transformation. Surtout, ce n’est pas la priorité des Guadeloupéens.

Les problèmes majeurs sont connus : l’eau, les sargasses, l’assainissement, le traitement des déchets. Ce sont des compétences locales. Les habitants veulent simplement que les choses changent. Quand un Guadeloupéen ouvre son robinet et qu’il n’y a pas d’eau, il ne se demande pas qui est responsable politiquement. Il veut une solution.

Le problème est clair : l’eau existe, mais les infrastructures sont défaillantes. Il faut remplacer des centaines de kilomètres de canalisations, pour un coût estimé entre 800 millions et plus d’un milliard d’euros. Techniquement, ce n’est pas un défi insurmontable. Il faut simplement des moyens humains, financiers et une organisation efficace.

Aujourd’hui, le rythme des travaux est beaucoup trop lent. Si nous continuons ainsi, il faudra encore vingt ans pour régler le problème. Les Guadeloupéens ne sont plus entendus. Et le jour où ils descendront massivement dans la rue, il sera probablement trop tard.

 

Qu’attendez-vous de l’État et du Président de la République ?

Si nous avons un message à adresser tous ensemble au chef de l’État, c’est de renforcer rapidement les moyens de lutte contre l’insécurité la circulation des armes et le narcotrafic qui gangrène jour après jour nos jeunes et notre société.

Nos territoires sont devenus des zones de passage pour les trafics, avec toutes les conséquences que cela implique sur les ports, les aéroports et l’économie locale. L’État a été alerté depuis plusieurs années, mais il a trop longtemps tardé à réagir. Des mesures ont été prises, une nouvelle sur le narcotrafic est enfin entrée en vigueur mais le politique a-t-il vraiment pris toute la mesure de la situation ?

Par ailleurs, nous souffrons économiquement. Les normes s’accumulent, les contraintes administratives explosent et il devient extrêmement difficile de construire, d’investir ou même de se loger en Guadeloupe. Nous demandons un véritable choc de simplification indispensable pour affronter la concurrence régionale.

Enfin les entreprises ont besoin de visibilité. On ne peut pas changer les règles fiscales chaque année. Regardez ce qui s’est passé avec la LODEOM : en une nuit, nous avons failli perdre un outil essentiel pour le développement économique des Outre-mer. Un chef d’entreprise doit pouvoir investir avec une vision claire de l’avenir.

 

La question des transports et de la mobilité est également centrale. La liquidation judiciaire d’Air Antilles vous a-t-elle surpris ?

Non, malheureusement. La compagnie était arrêtée depuis longtemps. Elle n’avait plus de recettes, seulement des dépenses. À partir du moment où une entreprise ne peut plus assurer sa continuité d’exploitation, la décision devient presque inévitable.

Mais il est évident que les Antilles ne peuvent rester durablement avec une seule compagnie aérienne régionale. Un monopole n’est jamais sain. Il entraîne mécaniquement une hausse des prix et une raréfaction de l’offre.

C’est précisément pour éviter cela qu’un certain nombre d’entrepreneurs guadeloupéens se sont mobilisés pour sauver Corsair pendant la crise du Covid. Nous voulions préserver une concurrence réelle sur les lignes long-courriers. Aujourd’hui, Corsair a été restructurée, sa flotte totalement renouvelée et la compagnie est redevenue viable économiquement.

Concernant les liaisons régionales, il faudra un nouveau projet crédible et économiquement solide. Une compagnie long-courrier ne peut pas, à elle seule, remplir ce rôle régional. Mais nous serons attentifs à toute initiative sérieuse permettant de restaurer une véritable continuité territoriale et une logique caribéenne.

 

Vous donnez souvent l’image d’un patronat guadeloupéen uni, une vraie équipe de rugby. Comment expliquez-vous cette cohésion ?

Très simplement : nous représentons des organisations différentes, mais nous avons un objectif commun, celui de défendre et de développer les entreprises guadeloupéennes.

Les questions d’ego personnel ne nous intéressent pas. Nous travaillons ensemble avec beaucoup de plaisir, chacun avec ses sensibilités et ses compétences, mais toujours au service de l’économie locale.

Nous partageons surtout une vision commune du développement économique de la Guadeloupe. Bien sûr, il peut y avoir des divergences ponctuelles, mais nous savons les régler entre nous.

L’essentiel est ailleurs : nous travaillons pour la Guadeloupe et les Guadeloupéens.

 

Propos recueillis par Michel Taube

Michel Taube

Directeur de la publication