Edito
13H05 - vendredi 27 mars 2026

Pâques : Moïse ou les sophistes, quels leaders voulons-nous ? La chronique de Patrick Pilcer

 

Patrick Pilcer

À la veille des fêtes de Pâques et de Pessah, la fête de la libération par excellence, la fête de la fin de la servitude et de la naissance d’une nation, et au lendemain d’élections municipales chaotiques, il n’est jamais inutile de revenir à la figure fondatrice de celui qui, plus que tout autre, incarne la sortie de l’esclavage : Moïse. Le Grand Elu du peuple élu. Un prophète reconnu par tous les monothéismes, mais aussi par les Pères de notre République. Il suffit de regarder la présentation de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen pour y retrouver ses Tables de la Loi.

Et pourtant, paradoxe saisissant : le plus grand des prophètes est aussi présenté comme un homme hésitant, maladroit dans la parole, presque empêché, un homme à la langue lourde. Car Moïse bégaie. Lorsqu’il transmet et explique la loi divine, comme les chanteurs ou acteurs qui eux aussi bégaient, sa parole est par contre limpide, claire, intelligible par tous. Mais il bégaie. Il doute à chaque fois de sa capacité à convaincre. Devant le Buisson Ardent, il demande s’il est véritablement l’homme de la situation, s’il n’y a pas meilleur choix que lui. Il ne possède ni l’éloquence des grands avocats pénalistes devant les tribunaux, ni la fluidité des orateurs. À l’heure où nos sociétés sacralisent la performance verbale, ce détail est tout sauf anodin.

Car ce que nous dit ce récit fondateur est d’une modernité presque provocante : le leadership véritable ne réside pas dans la maîtrise de la forme, mais dans la profondeur du fond.

Moïse ne cherche jamais à séduire, il transmet. Il ne brille pas, il éclaire.
Il ne conquiert pas par la rhétorique, mais par la vérité qu’il porte et partage.

Face à lui, l’histoire, et notre actualité, regorgent de ces figures brillantes en apparence, virtuoses de la parole, capables de tout démontrer, y compris le contraire. Ces beaux-parleurs agitent les foules mais méprisent en vérité le Peuple. Déjà, Socrate dénonçait les sophistes, ces illusionnistes du verbe pour qui convaincre valait plus que dire vrai. Nous n’avons pas quitté leur monde. Nous l’avons sophistiqué.

Notre époque confond trop souvent éloquence et vérité, assurance et justesse, communication et vision. Elle fabrique des leaders comme on produit des candidats à The Voice : jugés sur la forme, applaudis sur l’instant, oubliés dans la durée.

Or la pédagogie, la vraie, est faite de répétition, d’hésitation parfois, de reformulation constante. Elle est exigeante, patiente, presque humble. Elle ne cherche pas l’effet, mais la compréhension. Moïse bégaie peut-être, mais il répète, il insiste, il grave la loi dans les esprits autant que dans la pierre. Sa parole mobilise la concentration de tous ; il faut être attentif à chaque syllabe pour ensuite faire et comprendre, pour savoir et agir.

C’est là une leçon politique majeure.

Que demandons-nous réellement à ceux qui prétendent nous diriger ? Qu’ils remportent un concours d’éloquence ? Qu’ils dominent les plateaux ? Ou qu’ils nous guident, qu’ils nous expliquent, qu’ils nous élèvent ?

La réponse devrait être évidente. Elle ne l’est plus toujours. Le peuple éclairé devrait rejeter les Villepin et Mélenchon, et écouter et choisir les Manuel Valls et Xavier Bertrand. Ce n’est pas encore le cas, mais le véritable combat démocratique est pourtant là.

Face aux démagogues, aux manipulateurs de langage, aux entrepreneurs de confusion, figures dont l’histoire antique comme contemporaine ne manque malheureusement pas, le choix demeure pourtant inchangé : préférer l’exigence à la facilité, la vérité à la séduction, la lumière à l’illusion.

Mieux vaut Moïse, avec ses silences, ses doutes, ses bégaiements et ses reprises, que les certitudes tonitruantes des faux prophètes. Mieux vaut Socrate face aux sophistes.

Car une civilisation ne décline pas quand elle doute. Elle décline quand elle cesse de chercher le vrai.

Pour certains, la Démocratie doit faire son deuil de la Vérité. Si c’est le cas, à nous de chercher et porter sa renaissance, éclairés par l’intégrité et l’éthique. C’est aussi cela le message pascal. Débarrassons-nous de notre orgueil, l’autre signification, plus symbolique, du « hamets », la pâte levée, retrouvons l’humilité, et à l’aide d’une simple bougie, de l’éclairage d’un véritable Elu, recherchons dans tous les coins de notre maison, de notre cœur et de notre âme la Vérité et l’Éthique…la véritable libération, l’émancipation, est là.

Et à l’heure de Pâques et de Pessah, cette quête-là est peut-être, plus que jamais, une urgence.

 

Patrick Pilcer

Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers, auteur de « Radicalement républicain. Le mur n’est pas une fatalité. » (disponible dans la Librairie Opinion Internationale et bientôt dans toutes les bonnes librairies).

 

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