
Les pays libres se libèrent. La France se centralise.
La France a un réflexe devenu automatique : dès qu’un secteur connaît des tensions ou des difficultés, on veut immédiatement créer une loi, un décret, une autorité de contrôle, une obligation déclarative, une procédure supplémentaire, une nouvelle norme, un malus, un bonus, un chèque ou une nouvelle sanction.
C’est devenu une maladie nationale : l’inflation normative grande responsable du déclin de la France.
Le Sénat vient d’en apporter une preuve effarante avec l’adoption d’un rapport accusatoire sur la grande distribution piloté par une élue écologiste.
Le plus inquiétant dans ce rapport du Sénat contre la grande distribution, ce n’est pas seulement ce qu’il propose. C’est la philosophie qui est derrière : l’idée que les relations économiques ne peuvent plus s’auto-réguler et doivent être pilotées par l’administration centrale.
Or une économie de marché fonctionne précisément grâce aux rapports de force entre acteurs : producteurs, industriels, distributeurs, fournisseurs, clients, sous-traitants, acheteurs.
La négociation commerciale n’est pas une anomalie : c’est le fonctionnement normal d’une économie libre.
Un distributeur qui presse trop un fournisseur prend le risque : de voir ses partenaires partir ailleurs et de favoriser la croissance de ses concurrents ou de créer de nouveaux concurrents.
Inversement, un fournisseur, un producteur, un constructeur trop gourmand peut être remplacé par le client. Bref, le marché possède déjà ses propres mécanismes d’équilibre.
Mais en France, on considère qu’une négociation difficile devient un problème politique nécessitant une commission d’enquête, des contrôles administratifs, des notifications obligatoires, des obligations de transparence, des sanctions financières, des interventions de l’État dans les contrats privés.
Et comme toujours, tout cela finira par produire : une nouvelle agence publique, une nouvelle autorité administrative, un nouvel observatoire, un nouveau comité de surveillance, des centaines de fonctionnaires supplémentaires, des milliers de pages de procédures et évidemment… de nouveaux impôts pour financer la machine.
Cette logique française de tout administrer est sans limite. Car si l’on considère que tout rapport de force économique est suspect, alors il faudra réguler absolument tous les secteurs.
Demain, les équipementiers automobiles expliqueront qu’ils subissent une pression intolérable des constructeurs. Les fournisseurs d’engrais dénonceront les négociations agressives des coopératives agricoles. Les vendeurs de tracteurs demanderont une commission d’enquête sur les agriculteurs qui négocient les prix. Les sous-traitants du bâtiment réclameront des lois contre les géants du BTP.
Les PME expliqueront que les grands groupes leur imposent des conditions de production trop dures.
Et pourquoi s’arrêter là ?
Que dire des marchés publics ?
L’État lui-même exerce une pression gigantesque sur ses fournisseurs : appels d’offres ultra-concurrentiels, exigences administratives délirantes, guerre des prix, délais, pénalités.
Ou encore faudra-t-il demain obliger l’État à justifier chaque euro prélevé en impôts ? Exiger un affichage détaillé de l’utilisation des 2 000, 5 000 ou 15 000 € pris chaque année à un ménage ? Créer une autorité indépendante chargée de vérifier si Bercy ne « met pas trop de pression » sur les contribuables ?
On voit bien l’absurdité du raisonnement.
Le danger de cette vision est immense et la France devient une exception mondiale.
Partout ailleurs, les entreprises négocient. En France, elles devront bientôt remplir des formulaires pour avoir le droit de négocier et d’acheter.
Partout ailleurs, on cherche à simplifier. En France, chaque problème produit une nouvelle loi, un nouveau décret, un nouvel arrêté, une nouvelle circulaire, une nouvelle norme, un nouveau contrôle, une nouvelle administration puis …. un nouvel impôt.
La pire inflation française n’est plus monétaire. C’est l’inflation bureaucratique.
Cette affaire dépasse largement la grande distribution. Elle révèle quelque chose de beaucoup plus profond sur la trajectoire française : cette obsession de vouloir faire superviser par l’État central des relations économiques qui, dans toutes les économies dynamiques du monde, se régulent naturellement par la négociation, la concurrence et la liberté contractuelle.
C’est à croire que nos élus et la bureaucratie ont décidé de reproduire méthodiquement la première étape qui a conduit la Chine à l’appauvrissement, à la rigidité et à l’étouffement économique par son contrôle central du Parti.
Après tout, pourquoi ne pas tout centraliser, tout réglementer, tout contrôler, tout administrer. Puis, une fois le pays affaibli, l’économie paralysée et les énergies découragées. Dans 60 ans, il suffira de desserrer l’étau de l’état central pour provoquer un spectaculaire “réveil français”.
C’est une sorte de stratégie inversée : continuer de créer les conditions du déclin pour mieux organiser ensuite la renaissance. Après tout, la Chine a bien fini par exploser économiquement après avoir compris que l’hyper-centralisation l’avait menée dans l’impasse. Mais au prix de quels abandons de libertés !
Peut-être que l’Elysée, Bercy, le Sénat, le Parlement et l’appareil administratif français ont simplement décidé de refaire tout le trajet chinois… depuis le début.
Un enfant de Césaire

















