
Le Sénat vient donc de publier son grand acte d’accusation contre les industriels, la grande distribution et, en filigrane, contre tous ceux qui produisent, investissent, importent, distribuent et font encore tourner les économies ultramarines malgré un environnement administratif, fiscal et logistique parmi les plus étouffants du monde occidental. Plus de 400 pages de rapport, 24 recommandations, 189 auditions, des mois de travaux, des dizaines d’heures d’auditions solennelles, pour aboutir finalement à une conclusion prévisible dès la première ligne : davantage de contrôles, davantage de sanctions, davantage de contraintes, davantage d’État.
Et au centre de ce rapport, une figure symbolise à elle seule tout le problème : Antoinette Guhl, sénatrice écologiste parisienne, rapporteure de cette commission d’enquête. Oui, une écologiste. Une représentante de ce courant politique qui, depuis trente ans, combat méthodiquement la croissance, l’industrie, le libre-échange, l’économie de marché, la mondialisation des échanges et parfois même la simple idée de profit. Il fallait oser. Confier une réflexion stratégique sur les marges, les prix, la distribution et les réalités économiques ultramarines à une élue dont la famille politique considère souvent l’entreprise comme suspecte par nature relève presque de la satire politique.
Car derrière le vernis vert de l’écologie politique française, chacun connaît désormais la réalité idéologique : une vision profondément étatiste, bureaucratique et collectiviste de l’économie. La vieille formule populaire conserve toute sa pertinence : les écologistes sont comme des pastèques, verts à l’extérieur, rouges à l’intérieur. Rouges économiquement. Rouges dans leur rapport à l’entreprise. Rouges dans leur obsession de la régulation permanente. Rouges dans cette croyance archaïque selon laquelle la puissance publique devrait tout surveiller, tout contrôler, tout administrer.
Et ce rapport en constitue une démonstration presque chimiquement pure.
À chaque page, le même logiciel idéologique réapparaît : suspicion permanente envers les acteurs économiques, fascination pour la transparence obligatoire, obsession du contrôle administratif, multiplication des sanctions, inflation réglementaire et vision quasi punitive des mécanismes du marché. On y parle de rendre publiques les marges, de renforcer massivement les contrôles, d’élargir les sanctions, de surveiller les flux financiers, d’encadrer toujours davantage les négociations commerciales.
Les Outre-mer en ligne de mire
Comme s’ils avaient besoin de davantage de bureaucratie parisienne pour résoudre leurs difficultés économiques, les Outre-mer ne sont pas oubliés.
Le rapport reconnaît pourtant noir sur blanc leurs réalités objectives : l’insularité, les coûts du fret, la dépendance aux importations, les surcoûts logistiques, la faiblesse de la production locale, l’octroi de mer, l’éloignement de l’Hexagone, l’étroitesse des marchés. Bref, tout ce que les entrepreneurs ultramarins dénoncent depuis des décennies.
Mais ces facteurs structurels semblent presque devenir secondaires dans l’analyse de la commission. Car il fallait des coupables. Et les coupables idéaux étaient déjà désignés avant même la première audition : les distributeurs, les groupes locaux, les grandes entreprises, les « oligopoles », les acteurs privés.
C’est précisément ce qui rend ce rapport profondément injuste et politiquement orienté. Car il évite soigneusement la question centrale : qui a construit ce modèle économique ultramarin dépendant ? Qui a créé cet empilement fiscal et réglementaire ? Qui maintient depuis cinquante ans des économies sous perfusion administrative ? Certainement pas les entreprises locales. Certainement pas les distributeurs. Certainement pas les entrepreneurs qui investissent dans des territoires où les contraintes explosent.
La commission reconnaît elle-même que les marges nettes de la grande distribution sont extrêmement faibles, souvent autour de 1 % à 2 %. Autrement dit, même les chiffres du rapport viennent contredire le récit militant d’une grande distribution se gavant sur le dos des consommateurs ultramarins.
Mais peu importe. Le récit idéologique était déjà prêt. Les auditions n’auront servi qu’à habiller politiquement des conclusions écrites d’avance.
A force de désigner les entreprises comme responsables de tous les maux, la France finit par décourager ceux qui investissent encore. À force de transformer les chefs d’entreprise en suspects permanents, elle affaiblit les économies locales. À force de répondre à chaque difficulté par une nouvelle couche réglementaire, elle fabrique davantage de dépendance, davantage de lourdeur, davantage de blocages.
La France, de l’hexagone aux Outre-mer, a besoin de liberté économique, de baisse des charges, de simplification massive, d’investissements, de souveraineté énergétique, de soutien à la production locale et surtout d’un État qui cesse enfin d’étouffer ceux qui entreprennent.
Les lois EGALIM ont d’ailleurs créé des usines à gaz qui, au final, profitent aux centrales d’achat et aux acteurs les plus puissants.
Nous sommes libéraux et l’Etat ne doit intervenir que parcimonieusement et sur les enjeux vitaux. Permettre aux paysans, produit par produit, filière par filière, de fixer eux-mêmes leurs prix de vente pour qu’ils puissent vivre dignemement serait utile. Et le rôle de l’Etat devrait s’arrêter là avec évidemment les contrôles sanitaires.
Mais cela supposerait une révolution intellectuelle que l’écologie politique française et probablement l’immense majorité de la classe politique sont incapables de mener. Car au fond, ce rapport ne parle pas seulement des marges ou de la grande distribution. Il raconte une vieille obsession française : celle d’une élite politique persuadée que l’économie se dirige depuis des commissions d’enquête, des tableaux Excel et des décrets administratifs.
Et c’est précisément cette vision qui a conduit notre pays dans l’impasse actuelle.
Michel Taube




















