
Madame, Belinda Ayessa, vous êtes directrice du Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza, cet explorateur qui a fondé Brazzaville en 1880 et lié les destins du Congo et de la France. Merci d’avoir accordé un entretien à Opinion Internationale sur la place que tient le travail de mémoire dans la campagne présidentielle du président de la République, Monsieur Denis Sassou N’Guesso. Ce dernier a accordé un entretien exclusif à Michel Taube, fondateur d’Opinion Internationale.
Pouvez-vous, Madame, nous présenter le Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza et son importance pour la ville de Brazzaville ?
En 2007, le Président de la République, Monsieur Denis Sassou N’Guesso, m’a fait l’honneur de me nommer à la tête du Mémorial édifié deux ans plus tôt pour accueillir les dépouilles de Pierre Savorgnan de Brazza et de sa famille. En l’érigeant, le Chef de l’Etat a voulu maintenir du lien entre notre pays et une partie de son histoire.
Dès son inauguration, ma première tâche a été de montrer aux congolais combien Savorgnan de Brazza comptait dans l’histoire de notre pays. Ma deuxième tâche fut d’accompagner les Congolais dans la réappropriation de notre histoire. Elle ne commence pas avec Savorgnan de Brazza mais bien avant. Mais elle était orale.
Que faut-il faire pour récupérer cette histoire orale ? Il convient de se rapprocher des témoins encore vivants ou de leurs descendants. A ses débuts, l’idée même de l’érection d’un tel édifice a suscité beaucoup de polémiques mais il fallait réconcilier les Congolais avec cette période de leur histoire. D’où des campagnes organisées autour du Mémorial et de ce qu’il symbolise.
Notre capitale porte le nom de cet explorateur qui a fondé Brazzaville en 1880. C’est lui qui a signé le Traité d’amitié avec le roi Makoko Iloy, à Mbé, capitale des Tékés, à 144 kms de Brazzaville, qui mit le Congo sous protectorat de la France.
Les descendants du roi Makoko nous ont appris que Savorgnan de Brazza n’était pas venu à la conquête d’un peuple, mais à la rencontre de celui-ci. Il a traité les gens qu’il a rencontrés d’égal à égal, avec respect. Quand les populations ont appris sa mort survenue en 1905, ce fut la consternation dans toutes les contrées, notamment Batéké. Je m’évertue à donner une âme à l’édifice pour en faire un lieu de rencontres et d’activités culturelles et pour que la population se l’approprie.
Qui était Pierre Savorgnan de Brazza et quels sont les principaux événements de sa vie qui sont mis en avant dans le Mémorial ?
Pierre Savorgnan de Brazza était un explorateur d’origine italienne né le 26 janvier 1852 à Castelgandolfo, près de Rome puis naturalisé français, dont les expéditions pacifiques dans le bassin du Congo lui valurent le surnom de « Père des esclaves ». On lui doit bien sûr la signature du traité avec le roi Makoko et son fameux rapport de 1905 qui dénonçait les exactions des compagnies concessionnaires en Afrique équatoriale et qui fut enterré plusieurs décennies par l’Etat français. Grâce aux travaux d’une historienne respectée, Catherine Coquery-Vidrovitch, ce rapport publié en 2014 est disponible sous le titre Le Rapport Brazza. Mission d’enquête du Congo, Rapport et documents (1905-1907).

Quelle est l’histoire derrière la construction de ce mémorial et quels sont les principaux éléments architecturaux et artistiques qui caractérisent le Mémorial ?
Le 29 septembre 2006, un protocole fut signé entre le Président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso et les descendants de Brazza. Les corps de l’explorateur, de son épouse et de leurs enfants furent exhumés le 1er octobre 2006, du cimetière des Brus d’Alger pour être transférés à Brazzaville. Les restes furent embarqués à bord d’un avion-cargo affrété par le Congo à destination de Franceville, puis de Brazzaville, où ils furent réinhumés en présence du président congolais Denis Sassou Nguesso, du ministre français des Affaires étrangères Philippe Douste-Blazy et du successeur du roi Makoko signataire du traité, accompagné de sa cour royale. Un siècle après sa mort, le corps de notre personnage retrouvait sa terre d’aventure.
Le mémorial est un édifice à l’architecture antique en marbre de Carrare, au fronton triangulaire, surmonté d’une coupole de verre. Il a été édifié non loin du fleuve Congo, sur quatre niveaux, au sous-sol la crypte où reposent Brazza, son épouse et ses enfants, puis un vaste rez-de-chaussée et deux étages en mezzanine de forme semi-circulaire. Cet édifice abrite deux bibliothèques, un auditorium et une salle d’exposition. À l’intérieur, une fresque réalisée par l’école de Poto-Poto relate les exploits de notre explorateur. Certains ont trouvé l’édifice imposant. Il est simplement à la dimension de l’hommage rendu par le Congo à Savorgnan de Brazza. Devant ce Mémorial se dresse une grande statue de Brazza, inspirée de la célèbre photographie de Nadar sur laquelle on le voit vêtu d’un saroual et coiffé d’un chèche.
Pourriez-vous nous parler de vos réalisations autour du Mémorial ?
Ces réalisations ne sont que la mise en œuvre de la mission qui m’a été confiée par le Président de la République, Monsieur Denis Sassou N’Guesso, qui en a porté la vision. Depuis bientôt deux décennies nous avons mené de front, l’animation culturelle du Mémorial et son ouverture au monde.
Les réalisations sont très nombreuses mais je ne voudrais pas faire de bilan. J’évoquerai le colloque sur le royaume du Kongo coorganisé en 2018 avec l’université Marien-Ngouabi. Ce royaume fut une vaste entité qui allait des territoires du nord de l’Angola, couvrait le Cabinda ainsi qu’une partie du Gabon, et s’étendait sur toute la région sud du Congo et l’extrémité occidentale de l’actuelle République démocratique du Congo. Il a atteint son apogée au crépuscule du Moyen-âge européen. Ce colloque passionnant s’inscrivait dans le droit fil de la vocation du Mémorial : être un lieu de mémoire vivante. De nombreux historiens des deux Congo, de l’Angola et d’ailleurs y ont participé et les actes ont été publiés.
Un autre événement que je garde en mémoire, fut le colloque qui se tint du 9 au 12 septembre 2025 consacré au traité Makoko-De Brazza. Ce colloque marqua le 145ᵉ anniversaire de cet événement placé sous le thème « Sur la route de l’histoire ». Ce fut l’occasion de réexaminer cet acte signé le 10 septembre 1880 entre le roi Makoko Iloy Ier et Pierre Savorgnan de Brazza. Il réunit des représentants royaux, des responsables institutionnels et des universitaires internationaux autour d’un objectif : jeter des ponts entre les communautés et redonner un sens à une mémoire partagée.
L’ambition du Chef de l’Etat est que le Mémorial devienne l’un des principaux centres de recherche sur l’histoire de l’Afrique, en général, et du Bassin du Congo, en particulier.
Je parlerai aussi de la Journée internationale des monuments et sites, connue aussi sous l’appellation de la Journée du patrimoine mondial, qui fut une occasion pour sensibiliser à l’importance du patrimoine mondial. Le thème choisi avait été « Catastrophes et conflits à travers le prisme de la Charte de Venise » qui définit le cadre juridique et les orientations pour la préservation des monuments et sites historiques. Ce fut l’occasion de souligner l’importance des lieux de mémoire et leur rapport à l’histoire des peuples.
Enfin, des manifestations importantes sont à venir cette année pour fêter les vingt ans d’existence du Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza.
Le Congo, votre pays, est depuis quelques jours en pleine période électorale. En tant que Directrice générale du Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza, pensez-vous que cette institution peut s’inscrire dans une dynamique d’éducation culturelle ? Et comment le Mémorial contribue-t-il à la préservation de l’histoire et de la culture congolaises ?
Dans son projet de société, notre président candidat, Monsieur Denis Sassou Nguesso, accorde une place importante aux questions culturelles et touristiques.
Dans un document précieux intitulé L’accélération de la marche vers le développement, il décrit avec clarté l’ensemble des actions à mener pour créer une synergie entre la préservation de notre patrimoine et une forme de tourisme qui fera du Congo un creuset du tourisme culturel.
Il m’a fait l’honneur de me nommer au nombre de ses porte-parole pour le volet culturel et touristique de ses projets. Vous vous en doutez bien, j’ai accueilli cette marque de confiance avec humilité et gratitude. Le Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza s’inscrit dans une dynamique d’éducation culturelle. Et cette éducation culturelle passe nécessairement par une familiarité avec les sites et lieux de mémoire.
Pour preuve, les jeunes se le sont approprié. Le Mémorial accueille 30 000 à 40 000 visiteurs par an. Cet engouement est le signe que notre message porte, que cet édifice est devenu celui de tous les Congolais.
Notre pays doit aussi s’ouvrir au tourisme mémoriel et de nombreux sites s’y prêtent. Du Mémorial à Brazzaville jusqu’au Royaume Teke à la rencontre du Makoko, de Pointe-Noire à Loango, ancien port d’embarquement des esclaves où deux millions d’esclaves furent déportés en direction des Antilles et du Brésil et où notre président de la République a posé une première pierre du futur mémorial de la baie de Loango en novembre dernier. Ce site est comparable à ceux de Ouidah au Benin ou Gorée et Saint Louis au Sénégal.
Propos recueillis par Philippe Bataille, auteur de « Un congrès à Brazzaville » (éd. Portaparole)



















