Edito
15H47 - samedi 7 mars 2026

Victime et lanceuse d’alerte : le combat d’Henda Ayari contre Tariq Ramadan est aussi le nôtre. L’édito de Michel Taube

 

Victime et lanceuse d’alerte : le combat d’Henda Ayari contre Tariq Ramadan est aussi le nôtre. L’édito de Michel Taube

Il est des affaires judiciaires qui dépassent de loin la seule responsabilité pénale d’un homme. Elles deviennent des révélateurs d’époque, des moments de vérité où une société se regarde dans le miroir de ses aveuglements passés. Le procès de Tariq Ramadan appartient à cette catégorie.

Le procès pour viols du prédicateur islamiste s’est donc enfin ouvert à Paris après des années de procédure. Son absence surprise non motivée, – une lâcheté de plus, lui a valu un mandat d’arrêt international.

Voilà des années que l’islamologue refuse de regarder en face son propre parcours, son comportement et l’emprise qu’il a exercée sur des femmes fascinées par son aura intellectuelle et religieuse. Derrière la figure médiatique du prédicateur se dessinait, selon ses accusatrices, celle d’un gourou profitant de sa position pour imposer une vision profondément sexiste et dominatrice des relations entre hommes et femmes.

Parmi celles qui ont brisé le silence, une femme incarne à elle seule le courage de la parole libérée : Henda Ayari. Son nom est désormais indissociable de l’affaire Ramadan. Mais avant d’être une plaignante dans un procès médiatisé, elle est d’abord une femme au parcours singulier, une trajectoire humaine qui raconte à elle seule une part des tensions et des fractures de la société française contemporaine.

Née en 1977 dans une famille algéro-tunisienne installée en France, Henda Ayari connaît une jeunesse marquée par les difficultés sociales, les dérives de la délinquance et les errements d’une adolescence en quête de repères. Très tôt, elle cherche un sens à sa vie. Cette quête identitaire la conduit vers une pratique religieuse de plus en plus rigoriste. Elle se convertit à un islam strict, adopte le voile intégral et fréquente les cercles salafistes qui prospèrent alors dans certaines banlieues françaises. Comme beaucoup d’autres à cette époque, elle croit y trouver une forme de protection morale, un cadre spirituel et une dignité retrouvée.

Mais cette radicalisation religieuse va progressivement révéler son envers : l’enfermement idéologique, la domination masculine et la négation de la liberté des femmes. Henda Ayari finira par rompre avec cet univers. Elle ôtera le voile, dénoncera publiquement l’idéologie salafiste et racontera son itinéraire dans un livre devenu un témoignage marquant sur les mécanismes de l’emprise religieuse. Cette rupture lui vaudra menaces, insultes et isolement. Mais elle choisira malgré tout de poursuivre ce combat, persuadée que la vérité doit être dite.

C’est dans ce contexte qu’elle accuse Tariq Ramadan de viol. En déposant plainte, elle sait parfaitement ce qui l’attend : la violence des campagnes de discrédit, les attaques personnelles, la pression médiatique et judiciaire. Porter plainte contre une figure intellectuelle mondialement connue du monde musulman n’est jamais un acte anodin. C’est une épreuve humaine, psychologique et sociale d’une intensité rare.

Le procès qui s’ouvre est donc forcément douloureux. Pour la plaignante comme pour les autres femmes qui ont témoigné. Mais il est aussi nécessaire. Car il interroge une question plus large que la seule culpabilité d’un homme : celle de l’emprise idéologique, de la manipulation psychologique et de la domination exercée au nom d’une autorité religieuse.

On ne peut comprendre la gravité de ce procès si on oublie que Tariq Ramadan a été un leader charismatique des Frères musulmans et de l’ensemble de la stratégie d’islamisation de notre pays mise en œuvre depuis un demi siècle en France. Tariq Ramadan était le leader intellectuel de la communauté musulmane : il débattait sur tous les plateaux de télévision, il a écrit deux ouvrages, pas un, mais bien deux, avec le sociologue Edgar Morin. C’est donc un monument de l’intelligentsia islamiste qui est tombé avec les poursuites pénales que lui ont attentées de jeunes femmes victimes et prisonnières de son endoctrinement.

Soutenir Henda Ayari, défendu aujourd’hui par Maître David-Olivier Kaminski, sans oublier ceux qui l’ont accompagnée dans le passé comme Jonas Haddad, ne signifie pas se substituer à la justice ni préjuger de ses décisions. Cela signifie reconnaître le courage d’une femme qui a osé briser un tabou et affronter un système d’influence qui intimide encore beaucoup de victimes.

Dans un contexte aujourd’hui de guerre contre le régime des mollahs en Iran, où notamment des femmes se battent pour leur liberté, dans ce combat pour la vérité, pour la dignité et pour la liberté des femmes face aux dérives de l’islamisme, le combat d’Henda Ayari nous concerne tous.

Car lorsqu’une société refuse d’écouter celles qui parlent, elle finit toujours par protéger ceux qui abusent du silence. Et c’est précisément ce silence que certaines femmes, au prix d’immenses sacrifices, ont décidé de briser. En cette veille du 8 mars, date de la Journée de la femme, il était utile de leur apporter notre soutien.

 

Michel Taube

Directeur de la publication