Opinion Outre-Mer
10H58 - vendredi 20 février 2026

Serge Letchimy : concussion à la martiniquaise. L’édito de Michel Taube

 

« Défendre mon honneur et mon intégrité » : le président de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) a donc fait appel mais c’est l’honneur et l’intégrité de l’institution et de la Martinique qui sont lourdement affectés par la décision de justice qui vient de tomber.

Serge Letchimy a donc été reconnu coupable de concussion (à la suite de la requalification des faits) par le tribunal correctionnel de Paris. Il est condamné à 18 mois de prison avec sursis total, à 150 000€ d’amende, et 5 ans d’inéligibilité.

Les 3 autres prévenus dont la maire de Fort-de-France Didier Laguerre sont relaxés.

Lors de l’audience initiale, couverte par notre chroniqueur judiciaire Loïc Morel, c’est un mode de gouvernance pour le moins singulier qui avait été mis en lumière.

 

Honneur et intégrité ?

La formule se veut digne, presque solennelle. Elle est surtout révélatrice d’un malaise profond. Car au-delà du recours annoncé par Serge Letchimy, c’est bien l’honneur de l’institution qu’il préside et, au-delà encore, l’image de la Martinique tout entière qui sort lourdement fragilisés de la décision rendue par le tribunal correctionnel.

Les faits sont désormais établis par la justice de première instance. Le président du Conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Martinique a été reconnu coupable de concussion, après requalification des faits. La peine prononcée est lourde dans son principe, même assortie du sursis total : dix-huit mois de prison avec sursis, 150 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité. Dans le même dossier, les trois autres prévenus, dont le maire de Fort de France Didier Laguerre, sont donc relaxés.

Serge Letchimy a immédiatement fait appel. Il est donc présumé innocent. Mais la question politique, elle, est déjà posée.

Car une condamnation pour concussion visant le premier responsable exécutif de la collectivité ne peut être traitée comme un simple épisode procédural. Elle atteint la crédibilité même de la gouvernance locale. La peine n’est pas exécutoire, certes. Mais dans une démocratie mature, l’exigence d’exemplarité ne se suspend pas aux délais d’appel. Elle commande une réflexion de fond sur la responsabilité morale des dirigeants publics.

Le contraste interroge d’autant plus que, dans d’autres dossiers récents, impliquant des figures politiques de droite comme Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy, les décisions judiciaires avaient été rendues immédiatement exécutoires. Chaque affaire est juridiquement singulière, nul ne peut le contester sérieusement. Mais politiquement, le sentiment d’une justice à géométrie variable, selon la couleur politique des prévenus, continue de s’installer dans une partie croissante de l’opinion. Et ce malaise démocratique ne peut être balayé d’un revers de main.

Au-delà des personnes, c’est la situation de la Martinique qui inquiète. Territoire d’immenses talents, riche de ressources humaines, culturelles et économiques, l’île demeure pourtant engluée dans des difficultés structurelles persistantes. Gouvernance contestée, tensions sociales récurrentes, défiance envers les institutions : le cocktail est connu, et il devient dangereux lorsqu’il se double d’affaires judiciaires touchant les plus hauts responsables.

La Martinique mérite mieux que ces séquences à répétition qui abîment son image et freinent son développement. Elle mérite une exigence d’exemplarité à la hauteur de ses ambitions. Serge Letchimy a choisi la voie de l’appel pour défendre son honneur. Soit. Mais l’honneur des institutions, lui, exige plus qu’une bataille judiciaire. Il appelle un sursaut politique et moral que les Martiniquais sont en droit d’attendre.

Serge Letchimy laissait entendre il y a quelques mois qu’il pourrait ne pas aller au terme de son mandat de président de la CTM, lequel expirera en 2028 (une éternité…). La condamnation pour concussion précipitera-t-elle les échéances ?

 

Michel Taube

Directeur de la publication