Opinion Outre-Mer
15H49 - lundi 12 janvier 2026

Michel Ponnamah : « après l’enlèvement de Maduro par Trump, et selon la vieille leçon de Castro, la realpolitik américaine devrait alerter les opinions martiniquaises. »

 

Michel Ponnamah : « après l'enlèvement de Maduro par Trump, et selon la vieille leçon de Castro, la realpolitik américaine devrait alerter les opinions martiniquaises. »

Le succès de l’intervention-éclair menée le 3 janvier 2025 par les forces américaines au Venezuela dans le but de neutraliser et d’exfiltrer vers New -York, le président Maduro et sa compagne, a ravi le buzz à tous les autres dossiers de l’actualité politique nationale régionale ou internationale.

L’impérium américain, imposé aux autres pays américains depuis la fin du XIXe siècle au nom de la doctrine « Monroe », récemment rebaptisée « Donroe », semble s’être radicalisé dans sa volonté d’imposer un ordre politique inscrit depuis deux siècles dans sa doctrine et que résume le slogan : « L’Amérique aux Américains ».

Les opinions politiques des collectivités ultramarines françaises des Amérique (Guyane, Guadeloupe, Martinique) s’interrogent régulièrement sur la question de l’évolution institutionnelle spécifique à chaque territoire et la plus appropriée à la réalisation de leurs projets de développement.

Certains trouvant trop corseté le cadre actuel des relations de pouvoirs avec l’Etat français et l’Europe, lorsque d’autres souhaiteraient davantage de moyens alloués à la mise en place de politiques publiques. Elles seraient avisées de s’interroger sur la vision du monde américain que les Etats-Unis ont développée depuis le XIXe siècle jusqu’à Trump.

Elles comprendront comment l’Amérique anglo-saxonne s’est construite une représentation impériale du monde américain formé du continent et des myriades d’îles constituant les archipels bigarrés des Caraïbes et Antilles ; ces dernières étant perçues comme  sa frontière stratégique sud.

C’est ainsi qu’en décembre 1912, le sénateur Elihu Root, ancien Secrétaire d’Etat américain, déclarait dans un discours au Sénat : «  Notre destinée manifeste un fait inévitable et logique.. C’est une question de temps pour que le Mexique, l’Amérique Centrale et les îles qui nous manquent encore dans la Mer des Antilles soient placés sous notre domination. » (Cf : article de M. Leslie F. Manigat : « Les Etats-Unis et le secteur caraïbe de l’Amérique latine » Revue Française de science politique,N°3, p.661.-in Persée).

Trois ans plus tard, le 28 juillet 1915, trois cents marines américains débarquaient en Haïti. C’était le début d’une occupation qui en dépit d’une résistance héroïque autour de la figure sublime de Charlemagne Péralte dura jusqu’en 1934 ! L’Amérique aux Américain ?

Mais dans l’acception trumpiste, la notion « d’Américains » sous-entend plusieurs catégories de ressortissants. Tout d’abord ceux qui bénéficient de la nationalité américaine ; puis ceux qui sont gouvernés par des vassaux adulateurs de Trump prêts à valider le slogan « América first ».

Ces derniers sont des chefs d’états de l’ultra droite continentale, comme le nouveau président du Chili, fils d’un ancien collègue  du nazi Klaus Barbi, et admirateur de Pinochet ; ou encore Nayib Bukele, célèbre pour avoir innové le système carcéral du Salvador afin  d’ éradiquer la délinquance létale ; Javier Milei président de l’Argentine, économiste néolibéral  à la tronçonneuse ; et  enfin, Jair Bolsonaro, l’ancien président du Brésil, actuellement inquiété par la justice de son pays pour plusieurs chefs d’inculpation, ce qui provoquerait  ire et menaces de représailles trumpiennes.

L’autre Amérique qui trouble la vision panaméricaine et totalitaire de Trump -rénovateur de la doctrine « Monroe », c’est celle des progressistes. Hélas, si tôt installés démocratiquement, ces gouvernements, portés au pouvoir par des masses populaires revendiquant une répartition équitable des fruits du   développement, sont combattus et déstabilisés par des forces ultralibérales soutenues par Washington.

Ce fut le cas du gouvernement de Jacobo Arbenz Guzman en 1954 au Guatemala, de celui du Chilien Salvador Allende en 1973 ; ou de  Juan Bosch en 1963 à St Domingue.

Pour finir, le président Vénézuelien Nicolas Maduro est comme désassorti hélas à cette petite liste non exhaustive de victimes de l’impérialisme américain.

Héritier sans charisme du pro-castriste Hugo Chavez, il semble avoir masqué son inculture politique derrière des postures de caudillo : ennemi de la démocratie et de la contradiction, pourchassant ses opposants et s’assurant du soutien de l’armée qui l’a aidé à garder le pouvoir en 2024 en dépit de la sanction des urnes, et reste largement associée au pillage des ressources du pays.

Ce qui fit de ce pays jadis démocratique, ayant connu une période faste de croissance avant de tenter l’expérience socialiste, un des plus pauvres du continent, cumulant plus de 8 millions de ressortissants en exil, ce en dépit de cette grande richesse que constituent ses réserves pétrolifères qui attisent, concurremment à celle de Trump, la convoitise des puissances comme la Chine et la Russie.

Maduro est donc un ennemi du peuple vénézuélien à l’instar de tous les dictateurs et autocrates qui oppriment, appauvrissent et affament leurs peuples.

C’est à ce titre que le démocrate que je suis peut se réjouir de son éviction du pouvoir ! C’est un obstacle levé pour les Vénézuéliens contraints à l’exil politique et économique et qui aspirent à recouvrer bien-être et dignité dans leur patrie.

Mais néanmoins, aucun démocrate ne pourrait se satisfaire des méthodes de l’administration américaine dont l’intervention au Venezuela constitue à la fois une violation et un déni du droit international.

 Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine en 2022, Trump ratifierait-il la fin de l’ordre international ? Quelle sera la prochaine cible au nom de la doctrine Donroe ?

 

Et l’avenir de la Martinique dans ce contexte d’expansion de l’impérialisme américain ?

En donnant dans la provocation, je dirais que pour ce qui concerne notre petite Martinique où l’obsession souverainiste semble un régénérateur hormonal pour nos politiques qui scandent, sans trop y croire, que notre appartenance au cadre institutionnel franco-européen est un obstacle à notre émancipation, une perspective  se dégage pour l’accomplissement de leurs desseins historiques.

Chiche !Qu’ils s’en saisissent, eux qui viennent d’ouvrir le champ politique local à des narcotrafiquants travestis en « repentis » !

En effet, Trump qui n’aime ni la démocratie française ni l’Europe politique pourrait opportunément répondre aux sirènes de détresse de nos patriotes souverainistes qui piaffent d’impatience de voir plier le drapeau français !

Mais je leur rappelle à toutes fins utiles, comme à l’ensemble des martiniquaises et martiniquais, une mise en garde faite par Fidel Castro lui-même, à deux compatriotes martiniquais en séjour à Cuba à deux dates distinctes  : « Gardez-bien votre passeport français, il vous protège contre l’appétit du gringo », leur dit-il en substance.

Ces deux compatriotes  dont je peux citer les noms sans risque de diffamation, sont feu Vincent Placoly et Henri Pastel.

Placoly était venu à la Havane, en 1983, recevoir le Prix Casas de las Americas pour son livre : Dessalines ou la passion de l’indépendance.

Feu Vincent Placoly en aurait fait la confidence à des camarades de son groupe politique, le GRS. Feu Edouard Delépine ainsi qu’un autre  ami, membres comme moi du PPM, m’en ont parlé. La réflexion faite par Fidel Castro, qui relève du réalisme politique, dérangeait nos révolutionnaires prédicateurs de Grand soir ! Ni feu Placoly ni ses camarades ne l’ont donc commentée publiquement…

Plus tard, Le « Lider Maximo » réitéra le même conseil à Henri Pastel, spécialiste des musiques cubaines, lors d’un des séjours de ce dernier à la Havane. Henri l’avait déjà rencontré en 1975 à l’ambassade du gouvernement provisoire du Vietnam dédiée à la victoire du peuple vietnamien. C’est une information que notre compatriote et ami me confia lors d’un entretien à mon domicile…

Certes, Castro n’était pas gaulliste mais sa vision des relations des Etats-Unis  avec les petits pays de la Caraïbe rejoint celle du Général De Gaulle pour qui la départementalisation constituait un moyen de nous protéger contre l’instinct de prédation de l’impérialisme américain.

Cette volonté gaullienne fut soutenue et accompagnée par les forces de la gauche locale, par le parti communiste français comme la majorité des gaullistes qui y voyaient une opportunité historique de répondre à une espérance de justice sociale et à un impératif de développement pour ces populations ultramarines au sein de la République.

Pour rappel, le jeune député communiste Aimé Césaire fut le rapporteur de ce projet de loi de départementalisation votée en 1946…

Alors, chers compatriotes, en ce début d’année riche en bons vœux, je ne saurais que vous inviter à plus de discernement et de méfiance à l’égard de ceux qui, à défaut d’un bilan de gouvernance appréciable, vous proposent comme planche de salut, une souveraineté à l’évidence muette pour au moins ce qui concerne la garantie de vos droits et statut  au sein de l’ensemble démocratique franco-européen, qui constitue le seul socle contre les poussées de l’illibéralisme russe et américain.

Bonne Année. Plis fos !

 

Michel Ponnamah

Proviseur honoraire depuis 2015, ancien membre du bureau politique du PPM à l’époque d’Aimé Césaire.