
Depuis plus de dix ans, en Martinique, la confrontation avec l’État a remplacé l’action politique concertée pour l’île. Une mécanique d’un pouvoir local perdu et fragilisé qui cherche à exister par le conflit s’est mise en place.
Ainsi, en Martinique, le pouvoir politique local traverse une crise profonde : d’abord une crise de résultats, puis de crédibilité et aujourd’hui une crise d’autorité. Des élus avec des responsabilités majeures, élargies depuis leur volonté de passer en Collectivité Territoriale, se retrouvent bousculés par des minorités d’activistes et par quelques citoyens sans projet, sans vision politique cohérente et sans aucune légitimité démocratique. Cette situation est le signe d’une grande faiblesse politique et le signe d’un affaiblissement du pouvoir.
Le rapport de force s’est inversé en Martinique. Ce ne sont pas les opposants qui sont devenus plus forts, mais c’est ceux qui « gouvernent » qui sont devenus plus faibles. La contestation, même sans crédibilité, occupe tout l’espace vide laissé par ces élus perdus. Lorsque les résultats ne sont plus au rendez-vous et que les projets manquent, l’autorité disparaît.
Le cas de Serge Letchimy à la CTM est un triste exemple de cette dérive. Le bilan est décevant et les projets insignifiants. Fragilisé par l’absence de résultats, il est face à des pressions constantes. Des activistes, des syndicalistes, des associations peuvent désormais bousculer l’institution sans rencontrer de réponse politique à la hauteur.
En plus, beaucoup d’élus martiniquais sont perdus par des « gestions » financières déficitaires, parfois alourdies par des affaires judiciaires ou des soupçons persistants. Dans ce contexte, la capacité à gouverner est beaucoup réduite. L’autorité disparaît, la parole politique n’est plus crédible, résultat la contestation s’impose facilement et devient la norme.
Face à cette situation, une issue aurait pourtant dû être choisie : travailler, renforcer le bilan, clarifier les choix, enclencher de vrais projets. Mais les dirigeants en sont incapables. Alors une seule autre stratégie devient possible. Non pas le redressement, mais le déplacement du conflit.
Ce qui est subi localement par nos élus est alors projeté vers l’État français. L’État français est utilisé comme un adversaire visible et symboliquement puissant. En provoquant Paris, les élus martiniquais créent un rapport de force et font oublier qu’ils non plus de crédibilité sur leur propre territoire. On détourne l’attention.
La confrontation avec la France devient un outil politique. La dénonciation remplace l’action. En mettant en scène un conflit avec l’État, ils donnent l’illusion d’une stature politique retrouvée. Faibles localement, ils fabriquent un conflit national pour continuer d’exister politiquement.
C’est dans cette logique de confrontation et de surenchère autonomiste qu’est tombé Emmanuel Macron. En cédant aux demandes locales par l’adoption d’un projet de loi sur l’autonomie de la Martinique en matière d’énergie, d’eau et d’assainissement en Martinique, en subissant des pressions très fortes de la Guyane également, le président de la République a décidé de soutenir ces revendications.
C’est dans cette logique que ces autonomistes s’amusent à revendiquer de plus en plus l’indépendance, souvent avec le soutien de puissances étrangères néo-décolonialistes. Ce n’est pas du tout un projet sincèrement assumé, mais c’est un outil politique symbolique. Les élus savent que la majorité des Martiniquais n’y est pas favorable. Ils savent que leurs électeurs ne veulent pas de ce scénario. Ils savent donc que cette revendication ne comporte aucun risque. Mais elle permet de s’offrir un rôle d’opposants face à une grande puissance. Ils construisent un récit, ils écrivent un roman politique sur le changement de statut. Et les seuls héros romanesques sont ces élus perdus.
Les élus martiniquais reproduisent systématiquement cette mécanique dès qu’ils sont en difficulté. Quand ils en ont l’occasion ils mettent en scène un bouc émissaire : l’État français, le statut institutionnel, mais aussi l’absence dans la CARICOM, les entrepreneurs locaux, la grande distribution, les martiniquais-békés, les syndicats, les opposants politiques… même un drapeau peut servir de prétexte. Ces polémiques ne visent pas à résoudre les problèmes ; elles créent un théâtre où les élus apparaissent comme des héros de confrontation, masquant leurs propres faiblesses et leur incapacité à produire des résultats concrets pour l’île.
Pendant ce temps, la Martinique reste prisonnière de ce théâtre. L’image a pris le pas sur l’action. La posture sur la responsabilité. Les faiblesses de l’État et celles du pouvoir local s’alimentent mutuellement. Et les enjeux essentiels pour les martiniquais — développement économique, gestion publique, logement, transport, emplois, sécurité et force démocratique — ne sont pas gérés.
Cette situation est d’autant plus problématique que les élus nationaux et les gouvernements français se trompent d’analyse. Ils prennent cette mise en scène pour une volonté réelle de changement de statut et d’indépendance. Ils croient avoir affaire à des dirigeants animés par un vrai projet de rupture. En réalité, il ne s’agit pas du tout d’un projet politique ce n’est qu’une stratégie de survie politique locale. Ils maquillent leurs vrais échecs en créant de faux débats.
Les dirigeants martiniquais ne cherchent pas forcément tous l’indépendance, mais ils cherchent à exister à bon compte. En faisant oublier leurs faiblesses locales par une confrontation nationale. Ils doivent masquer leur absence de résultats par le bruit du conflit avec l’Hexagone.
Comprendre ce mécanisme est essentiel. Pas pour condamner, mais pour agir avec justesse et indulgence. Comprendre le rôle joué par les élus martiniquais permettra de restaurer la gouvernance. Il faut offrir à la Martinique des responsables politiques, crédibles capables d’enrayer son déclin. Il est donc important de comprendre l’impasse dans laquelle les élus se sont enfermés, afin de les aider à en sortir sans abîmer davantage leur image déjà très fragilisée.
Et c’est aux élections municipales de mars prochain, premier rendez-vous démocratique d’une série de scrutins décisifs, pour l’île, que ce rééquilibrage entre le territoire et l’Etat se jouera de façon décisive.
Et, surtout, il faut remettre l’action publique au service de l’île.
La Martinique ne tient plus qu’à un fil.
Michel Taube




















