Ensemble contre le coronavirus
07H56 - lundi 27 avril 2020

Une guerre de retard. La chronique de Patrick Pilcer

 

Encore et toujours une guerre de retard… Mais aujourd’hui comme hier, on gagnera !

En 1914, l’armée française, qui pensait être la meilleure armée du monde, avait envoyé au front ses troupes avec des pantalons garance, des chaussures avec bandes molletonnées, équipées de fusils Lebel. Face aux mitrailleuses allemandes, nos soldats étaient des cibles faciles, nos fusils se révélèrent bien moins précis et robustes que les Mauser, et les bottes en cuir des soldats allemands bien plus adaptées. Nos soldats n’avaient pas de casques. Il fallut attendre 1915 pour qu’on puisse les protéger correctement. Notre armée était prête pour un conflit classique, bataillon contre bataillon, où il est recommandé de pouvoir facilement distinguer ses troupes de l’ennemi. Mais le conflit qui démarrait ne ressemblait en rien aux conflits précédents.

En 1939, re-belote, malgré les avertissements de Charles de Gaulle, la France croit une nouvelle fois que son armée est bien préparée au prochain conflit et nos chevaux font face aux chars allemands.

En janvier 2020, la France est persuadée d’avoir les hôpitaux parmi les meilleurs au monde, de disposer d’une des administrations les plus compétentes. Et patatra… Inutile de refaire la longue liste des manques de masques, de respirateurs, de curare, de principes actifs pour les tests, la crise est trop présente ; chacun les a malheureusement en tête. Tout comme les blocages dans l’administration alors que notre Président a déclaré que nous sommes en guerre. Combien de temps a-t-il fallu pour que les places en réanimation, en Alsace comme ailleurs, dans les cliniques privées soient utilisées pour la lutte contre le Covid 19 ? Combien de temps pour que le service de réanimation d’une clinique spécialisée dans la chirurgie cardiaque puisse être reconnue par l’ARS comme pouvant recevoir des patients nécessitant une intubation ? Bien trop longtemps. Comment expliquer que le 4 avril le directeur de l’ARS Grand Est puisse dire dans les colonnes de l’Est Républicain qu’il n’y avait pas de raison d’interrompre les suppressions de postes et de lits au CHUR de Nancy ? Il a fallu que le maire de Nancy Laurent Hénart et d’autres montent au créneau et interpellent le gouvernement pour que ce directeur soit limogé. Mais quels propos surréalistes de la part d’un haut fonctionnaire !

Pour comprendre pourquoi il fallut attendre 1915 pour équiper de casques nos troupes et mai 2020 pour équiper le « Grand Public » de masques, peut être faut-il relire Marc Bloch et son livre « L’Etrange Défaite » de 1940 ? Que met en exergue ce grand historien, grand combattant et résistant, torturé et exécuté par la Gestapo de Klaus Barbie en 1944 ?

Marc Bloch nous explique comment, avant le conflit de 1939, la haute administration était enfermée dans ses certitudes, pétrie de conservatisme, atteinte d’un déni de la réalité. L’ENA n’était pas encore créée. Cette école n’est donc pas la cause de cet état d’esprit suicidaire et ne doit pas servir de trop facile bouc-émissaire. Il décrit avec un style tout en finesse la médiocrité du système politique d’alors et analyse clairement les causes du désastre : la grande difficulté à innover face à l’imprévu, le culte des certitudes qui tuent, et une volonté inébranlable à traiter les problèmes d’aujourd’hui et de demain avec les recettes d’hier. Pour Bloch, la raison majeure de cet état d’esprit vient d’un système éducatif générateur d’œillères, de conformisme et d’autosatisfaction. Marc Bloch stigmatise aussi la lourdeur de la bureaucratie, la lenteur des chaînes de transmission de l’information, l’impossibilité de savoir quand un ordre a été exécuté, la sous-estimation systématique par les services de renseignement français de l’ampleur de la menace et de la mobilité de l’ennemi, l’incapacité de l’état-major à comprendre la rapidité de mouvement des chars et des avions ennemis et son obsession sur l’infanterie et les canons. Bloch dénonce également les multiples contradictions de l’état-major, sapant la confiance des troupes en son commandement, un commandement cherchant à refaire la guerre de 15-18 quand l’ennemi faisait celle de 40. Bloch souligne aussi que pour gagner une guerre ou une révolution, il faut pousser en avant, aux postes de commandement, les « vrais jeunes » et ne pas mettre face à notre ennemi des messieurs chenus ou de jeunes vieillards.

Le livre de Marc Bloch date de 1940. Pourtant, la transposition à la lutte contre le Covid 19 est facile à faire, et la plupart des critiques émises alors sonnent justes, prophétiques, dans notre « guerre » actuelle.

On pourrait sombrer dans la tristesse face à ce rappel de l’histoire. J’y vois au contraire une source d’espérance. En 1918 comme en 1945, la France avec ses alliés, grâce à ses alliés britanniques et américains, russes aussi, gagna ses guerres. Il en sera de même face au Covid, mais pour cela il nous faut mûrir les leçons du passé et du présent, se débarrasser des lenteurs inadmissibles de l’administration et réorganiser l’état. Notre chance est en plus d’avoir comme général en chef un « vrai jeune », au sens de Marc Bloch, qui voulait faire de la réforme de l’Etat la mère des batailles. Le candidat Macron proposait le Mieux d’Etat face au Trop d’Etat, et surtout pas le Tout Etat. Emmanuel Macron souhaita même mettre en place un système des dépouilles, le fameux spoils system américain où les fonctionnaires à haute responsabilité sont remplacés par le pouvoir en place pour se prémunir d’éventuels freins de la haute fonction publique dans la mise en œuvre des réformes. Ce n’est bien sûr pas la politisation de la haute administration (la nôtre est déjà suffisamment politisée) qui prémunit, mais sa responsabilisation ; c’est ce que permet d’améliorer le spoils system. Avec une chaine de commandement plus responsabilisée, en diminuant les lenteurs et les pesanteurs de la bureaucratie, en étant ouvert aux innovations, en transformant l’administration en moteur du changement, en moteur de la « Start Up Nation à la Française », en ce qu’elle ne soit plus un frein moteur, nous pourrons gagner cette guerre et redresser le pays. Rappelons que quand notre PNB va perdre 10%, celui de la Corée du Sud par exemple n’en perdra que 2%. Cette Réforme de l’Etat ne peut plus attendre, elle fait même partie des armes contre le virus. Si nous voulons gagner les batailles à venir, la guerre contre ce virus, qui ne touche que 1% des Français mais immobilise aussi les 99% bien portants, si nous voulons aussi et surtout gagner les prochaines guerres, les guerres économiques, alors réformons l’Etat et faisons de cette réforme de l’Etat une arme de construction massive.

Alors aux armes citoyens !

Patrick Pilcer

Conseil et Expert sur les Marchés Financiers

 

 

 

 

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