Monde
18H05 - mercredi 23 octobre 2019

L’histoire dans l’Histoire. La chronique littéraire d’Anne Bassi

 

Cet automne, le dernier roman de Sébastien Spitzer, Le cœur battant du monde (Albin Michel), nous questionne sur la filiation, à travers une plongée historique et romanesque dans la capitale de l’Empire le plus puissant de la fin du XIXe siècle. Une histoire dans l’Histoire, émouvante et cruelle, qui touche le lecteur en plein cœur.

Londres, 1860, Charlotte, est irlandaise. Elle fuit la famine de son pays. Elle est enceinte. Après une agression, elle perd son bébé. Un médecin la recueille et peu de temps après, lui confie Freddy, l’enfant illégitime de Karl Marx et de sa bonne. Elle l’aimera comme son propre enfant, volera et se prostituera pour leur survie commune. Sans percer le mystère de sa naissance, Freddy grandit et se construit, grâce à cet amour inconditionnel, au milieu des soubresauts que connaît l’Angleterre.

La capitale du monde occidental est alors en pleine révolution industrielle. Une mutation économique qui change le paysage anglais à grande vitesse. Elle est aussi en proie à des révoltes et des répressions. Adulte, Freddy finira par prendre les armes avec les opprimés d’Irlande et répondra ainsi, sans le savoir, aux préoccupations de son père biologique. Pour autant, il ne le croisera qu’une fois, à travers une vitre : une non-rencontre… Il demeurera dévoué toute sa vie à sa mère adoptive.

 

La filiation empêchée

Comment un enfant sans modèle identitaire paternel fait-il pour se construire et devenir un homme ? Sans jamais apporter de réponse définitive à ces questions, Sébastien Spitzer créé à travers Freddy un personnage complexe, empreint de douceur et de violence. Charlotte, est une figure maternelle forte, une louve prête à tout pour son fils, une femme de son époque qui tente de survivre dans un monde en crise dominé par les hommes.

Ce thème de la filiation était déjà présent dans le premier roman de Sébastien Spitzer, Ces rêves que l’on piétine (Les éditions de l’Observatoire, 2017) qui mettait en scène les destins parallèles de Magda Goebbels et d’Ava, une petite fille sortant d’un camp de la mort, et marchant avec sa mère vers une destination inconnue. Elles ne se croiseront jamais. Dans ce livre, on apprend que Magda Goebbels a construit sa vie en reniant le second mari de sa mère, Richard Friedländer, un juif allemand qui l’avait pourtant reconnue puis élevée pendant plus de quinze ans. Magda Goebbels, elle, « suicidera » ses propres enfants au moment de la capitulation allemande.

A la Libération, Ava se retrouve être la dernière détentrice d’un rouleau en cuir détenant des lettres de déportés passées de mains en mains. Parmi elles, les lettres merveilleuses et pleines d’amour de Richard Friedländer à sa belle-fille, Magda Goebbels. Des lettres qui peu à peu s’étaient transformées en un appel à l’aide, jamais entendu. Madga Goebbels a refusé de sauver son beau-père du camp de Buchenwald et du sort qui l’attendait. Ava deviendra dépositaire de la mémoire de Richard Friedländer.

Dans les deux livres de Sébastien Spitzer, la question de la transmission occupe une place prépondérante, tout comme celle de la filiation. Deux filiations empêchées ; l’une par le contexte historique de la guerre, l’autre par le choix d’un homme refusant de reconnaître son fils. Et pourtant, malgré cela, d’autres liens se créent, permettant aux enfants de se construire.

Une question lancinante : et si ? Le lecteur peut seulement se demander quelles auraient été les vies d’Ava et de Freddy si le destin les avait frappés autrement.

Sébastien Spitzer part d’éléments réels : le fils caché de Karl Marx et la vie de Magda Goebbels. Le lecteur se laissera porter par la beauté du lien entre l’histoire et la fiction et apprendra certainement dans les deux romans des informations sur la vie de Karl Marx, dépendant de son ami industriel Engels pour financer son travail et sur la vie de Magda Goebbels.

S’appuyant sur un travail très documenté, l’auteur parvient à faire passer un souffle romanesque et à captiver le lecteur. Comme les personnages du roman, nous sommes plongés dans les remugles d’un Londres en pleine mutation. La révolution industrielle, le bruit, la saleté, le mouvement permanent ; la lutte pour la survie économique, les amitiés et l’entraide qui se développent malgré tout. Berlin, les bombardements, les camps d’Auschwitz et Buchenwald et le bunker d’Hitler tiennent le lecteur en haleine et deviennent le décor qui sert de fil rouge au récit. Le lecteur est ainsi transporté par ces voyages historiques et émotionnels.

Il n’y a pas de « morale de l’histoire », et c’est tant mieux. Les personnages font ce qu’ils peuvent pour exister. Aucun manichéisme : l’analyse de leur personnalité et de leur psychologie est subtile. Mention spéciale pour les personnages féminins : l’amour fou de Charlotte pour ce fils perdu, et qui lui est en quelque sorte rendu à travers Freddy. Magda Goebbels, elle, dans sa folie, nie ses origines, son passé, et anéantit son futur.

Comme on reconnaît la patte des grands peintres, on reconnaît celle de Sébastien Spitzer dans les deux romans : un travail historique minutieux, la profondeur des personnages et une écriture sensible réussissant à mêler les thèmes du destin et de la filiation.

 

Anne Bassi

 

Présidente de Sachinka, chroniqueuse littéraire