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07H46 - jeudi 22 janvier 2026

Quand Riyad franchit la ligne rouge : la menace algérienne brandie contre le Maroc – Chronique de Isaac Hammouch

 

Quand Riyad franchit la ligne rouge : la menace algérienne brandie contre le Maroc - Chronique de Isaac Hammouch

La visite à Alger du ministre saoudien de l’Intérieur, dépêché par Mohammed ben Salmane, ne peut plus être lue comme un simple exercice protocolaire ou comme une coopération sécuritaire anodine. À ce niveau, dans ce contexte, avec cette mise en scène et ce calendrier, elle s’apparente à un acte de rupture silencieuse, voire à une trahison stratégique à l’égard du Maroc. Car en diplomatie, il est des gestes qui valent avertissement, et d’autres qui franchissent une ligne. Aller à Alger aujourd’hui, de cette manière, c’est parler au Maroc sans lui parler ; c’est brandir l’Algérie comme une menace politique et psychologique, précisément sur le dossier le plus vital pour Rabat : le Sahara occidental.

Cette visite n’est pas un message neutre. Elle est un ultimatum implicite. Elle signifie, en creux, que si le Maroc persiste dans sa posture d’équilibre et refuse de s’aligner clairement sur Riyad dans la rivalité du Golfe, l’Arabie saoudite se réserve le droit d’activer le levier algérien. Et ce levier n’est pas quelconque : l’Algérie est l’adversaire structurel du Maroc, le parrain du Polisario, l’acteur qui investit toutes les enceintes internationales pour saper la position marocaine sur le Sahara. En choisissant Alger comme théâtre d’un rapprochement sécuritaire affiché, Riyad touche volontairement un nerf à vif. Ce n’est pas une coïncidence ; c’est une stratégie de pression.

Il faut appeler les choses par leur nom. Quand un allié historique du Maroc met en scène une proximité avec son principal adversaire régional, sur fond de coopération sécuritaire, il ne s’agit plus d’un simple signal. C’est une mise en demeure. Le message est limpide : la neutralité marocaine a un prix ; l’impartialité n’est plus tolérée ; l’équilibre est désormais perçu comme une défiance. Autrement dit, si Rabat ne choisit pas son camp, Riyad se réserve la possibilité d’aider, directement ou indirectement, Alger à durcir la bataille diplomatique sur le Sahara. Même sans annonce formelle, même sans changement doctrinal public, l’effet est déjà là : la crédibilité d’un soutien saoudien automatique au Maroc est ébranlée.

Cette manœuvre s’inscrit dans une séquence plus large : la rivalité devenue frontale entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Depuis des mois, Riyad multiplie les gestes d’affirmation, les démonstrations d’autonomie et les opérations de communication visant à affaiblir son voisin émirati, à le marginaliser, à le présenter comme un acteur secondaire ou isolé. Cette offensive n’est plus seulement économique ou symbolique ; elle est informationnelle, diplomatique, parfois agressive. Et dans cette guerre d’influence, le Maroc est sommé de choisir. La visite à Alger est l’un des outils de cette sommation.

Mais cette stratégie saoudienne repose sur une surestimation de sa capacité de nuisance et sur une sous-estimation de la solidité du camp émirati. Car malgré tous les efforts de Riyad, malgré les tentatives d’intimidation et de déstabilisation, les Émirats arabes unis demeurent solidement arrimés à des alliances de premier rang. Leur partenariat stratégique avec Israël, leur coopération renforcée avec Inde, et leur relation privilégiée avec les États-Unis constituent un socle que ni la communication saoudienne ni les manœuvres périphériques ne peuvent ébranler. Les Émirats ont bâti une architecture d’alliances qui dépasse largement le cadre du Golfe et qui les inscrit au cœur des recompositions géopolitiques contemporaines.

C’est précisément ce qui rend la démarche saoudienne encore plus problématique : en cherchant à contraindre le Maroc par la menace algérienne, Riyad ne renforce pas sa position face à Abou Dhabi ; il révèle au contraire une nervosité stratégique. Brandir Alger contre Rabat, c’est reconnaître implicitement que la bataille avec les Émirats ne se gagnera pas par la seule performance économique ou par l’attractivité diplomatique, mais par la coercition indirecte. Or, cette méthode comporte un risque majeur : aliéner durablement un partenaire clé et transformer une relation historique en relation de méfiance.

Pour le Maroc, la gravité de l’acte est évidente. Le Sahara occidental n’est pas un dossier parmi d’autres ; c’est le cœur de la souveraineté nationale, le pilier de la politique étrangère, la ligne rouge absolue. Toute ambiguïté d’un partenaire influent est perçue comme une menace existentielle. En s’affichant à Alger, en parlant sécurité avec un État qui a fait de l’hostilité au Maroc une doctrine, l’Arabie saoudite envoie un message qui ne peut être interprété que comme hostile. Même si Riyad n’a pas encore officialisé un soutien à la thèse algérienne, le simple fait d’ouvrir cette possibilité constitue une rupture de confiance.

Cette rupture est d’autant plus choquante que le Maroc n’a jamais instrumentalisé les rivalités du Golfe contre Riyad. Il a maintenu une ligne de retenue, refusé l’escalade, préservé les équilibres. En retour, il se retrouve aujourd’hui confronté à une diplomatie saoudienne qui semble prête à utiliser l’Algérie comme un bélier politique. C’est une évolution lourde de conséquences, non seulement pour les relations maroco-saoudiennes, mais pour la stabilité du Maghreb dans son ensemble.

À long terme, cette stratégie pourrait se retourner contre Riyad. Car en menaçant le Maroc sur le Sahara, l’Arabie saoudite prend le risque de pousser Rabat à resserrer encore davantage ses alliances alternatives, notamment avec les Émirats arabes unis et leurs partenaires stratégiques. Elle contribue aussi à renforcer l’idée, déjà présente dans plusieurs capitales, que la diplomatie saoudienne est entrée dans une phase de coercition plutôt que de leadership. Or, le leadership ne se décrète pas par la menace ; il se construit par la confiance et la cohérence.

La vérité est donc brutale : la visite saoudienne en Algérie est moins un rapprochement bilatéral qu’un acte d’intimidation triangulaire. Elle vise à faire comprendre au Maroc que sa neutralité n’est plus acceptable et que le prix de l’indépendance diplomatique pourrait être payé sur le dossier du Sahara. En parallèle, elle tente d’affaiblir indirectement les Émirats arabes unis en s’attaquant à l’un de leurs partenaires les plus proches. Mais cette manœuvre révèle surtout une fragilité : celle d’un pouvoir qui, faute de pouvoir faire plier Abu Dhabi, cherche à exercer la pression ailleurs.

Le Maroc, face à cette situation, doit regarder la réalité en face. Il ne s’agit plus d’un simple malentendu diplomatique ; il s’agit d’un changement de ton et de méthode. La réponse ne peut être ni naïve ni émotionnelle, mais elle doit être ferme. Le Royaume doit tirer toutes les conséquences de cette séquence, renforcer ses alliances fiables, consolider ses partenariats stratégiques, et rappeler clairement que le Sahara n’est pas une monnaie d’échange dans les rivalités du Golfe. Car en diplomatie, céder à la menace une fois, c’est accepter qu’elle devienne la règle.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse une visite ministérielle. C’est une bataille de crédibilité, de loyauté et de lignes rouges. Et sur ce terrain, le Maroc ne peut se permettre ni l’illusion ni le silence.

 

Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.

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