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10H25 - lundi 16 février 2026

Pourquoi le monde ne fait toujours pas confiance à l’Arabie saoudite ? Tribune d’Isaac Hammouch

 

Pourquoi le monde ne fait toujours pas confiance à l’Arabie saoudite ? Tribune de Isaac Hammouch

Il faut reconnaître une chose : l’Arabie saoudite impressionne.

Quand on arrive à Riyad aujourd’hui, on ne voit plus le même pays qu’il y a quinze ans. Les chantiers sont partout. Les écrans géants annoncent des villes futuristes. Les conférences internationales se succèdent. Les dirigeants du monde entier défilent. On y croise des PDG américains, des investisseurs européens, des responsables asiatiques.

Le royaume veut changer. Et il change.

Depuis le lancement de Vision 2030, Mohammed ben Salmane a enclenché une transformation d’une ampleur rarement observée dans la région. Il ne s’agit pas seulement de construire des immeubles ou d’ouvrir des cinémas. Il s’agit de redéfinir le modèle économique d’un État qui, pendant des décennies, a vécu presque exclusivement de sa rente pétrolière.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : croissance non pétrolière en hausse, participation des femmes au marché du travail qui a presque doublé, chômage en baisse. Le Public Investment Fund gère aujourd’hui des centaines de milliards de dollars. NEOM, The Line, le Mukaab… ces noms sont devenus des symboles d’ambition mondiale.

Et pourtant.

Malgré ces transformations, malgré les milliards investis, malgré les visites diplomatiques et les forums d’investissement, la confiance internationale reste prudente. On coopère avec Riyad, mais on ne s’y abandonne pas totalement.

Pourquoi ?

Parce que le monde voit deux Arabies saoudites en même temps.

La première est celle des maquettes futuristes et des sommets économiques.
La seconde est celle d’un pouvoir toujours concentré, d’un système politique sans véritable contre-pouvoir institutionnel, d’un appareil judiciaire encore adossé à un référentiel religieux strict.

Le paradoxe est là : l’économie s’ouvre à toute vitesse, mais le pouvoir reste vertical.

Sur le plan intérieur, la modernisation a un prix. À Riyad, les loyers ont explosé ces dernières années au point que le gouvernement a dû geler les hausses. La TVA est à 15 %. Les subventions sont réduites. Le contrat social saoudien (longtemps fondé sur redistribution et stabilité publique) est en train d’évoluer vers un modèle plus compétitif, plus exigeant.

Cette transition est audacieuse. Elle peut réussir. Mais elle fragilise des équilibres anciens.

Dans le même temps, le royaume déploie une diplomatie d’image d’une grande habileté. La visite du Prince William n’est pas un hasard. Elle s’inscrit dans une série de séquences soigneusement construites : chefs d’État européens, dirigeants américains, stars du sport, forums climatiques, compétitions internationales.

Les images sont fortes. Des jeunes saoudiens dialoguent avec des princes occidentaux. Des femmes entrepreneures sont mises en avant. Des stades se remplissent. On montre un pays moderne, ouvert, prêt à dialoguer.

Mais l’image ne suffit pas à effacer la mémoire.

L’assassinat de Jamal Khashoggi en 2018 a marqué durablement les consciences. Ce n’est pas seulement un crime. C’est un symbole. Celui d’un système où la dissidence peut coûter la vie. Celui d’un pouvoir capable d’agir au-delà de ses frontières. Cet épisode continue de peser dans toutes les discussions diplomatiques, même lorsque personne ne le mentionne ouvertement.

Il y a aussi la question des droits humains. Des ONG continuent de documenter des condamnations sévères pour des publications sur les réseaux sociaux, des restrictions à la liberté d’expression, un recours significatif à la peine de mort certaines années récentes. Les autorités parlent de sécurité et de stabilité. Les critiques parlent de répression.

Et puis il y a la question religieuse. Pendant des décennies, l’Arabie saoudite a financé la diffusion d’une interprétation conservatrice de l’islam à travers le monde. Aujourd’hui, Mohammed ben Salmane affirme vouloir promouvoir un islam plus modéré. Il combat certaines organisations islamistes politiques. Il réduit l’influence visible de la police religieuse.

Mais l’histoire ne disparaît pas en quelques années. Les réseaux idéologiques construits sur plusieurs décennies continuent d’exister. En Europe, cette mémoire pèse lourdement.

Enfin, plus récemment, une autre dimension est apparue : les accusations d’antisémitisme relayées dans certains médias israéliens et par des responsables politiques. Riyad conteste ces accusations et affirme distinguer critique politique et haine religieuse. Mais le simple fait que ce débat existe montre combien la réputation internationale du royaume reste fragile.

Le problème de l’Arabie saoudite n’est pas qu’elle ne change pas.
Le problème est qu’elle change plus vite économiquement que politiquement.

Elle investit massivement. Elle dialogue avec Washington, Bruxelles, Pékin et Moscou. Elle veut être un acteur incontournable du XXIe siècle.

Mais la confiance internationale ne repose pas uniquement sur la puissance financière ou la modernité architecturale. Elle repose sur la cohérence. Sur la prévisibilité. Sur la protection effective des libertés fondamentales.

Le monde ne refuse pas l’Arabie saoudite. Il l’observe.

Et la question demeure, simple mais essentielle : la modernisation spectaculaire que nous voyons aujourd’hui est-elle le prélude à une transformation institutionnelle profonde, ou seulement une adaptation stratégique à un monde globalisé ?

L’Arabie saoudite peut bâtir des villes dans le désert.

Reste à savoir si elle pourra bâtir une confiance durable dans les esprits.

 

Lahcen Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.

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